|
« Yassine tu peux t’estimer heureux
car tu es admissible au concours d’entrée à l’INJS. Le
verdict partiel vient tout juste de tomber ».
L’Institut National de la Jeunesse et
des Sports. Un nom. Une histoire. Une légende. En milieu
averti, l’évocation seule de ce nom suffit pour
déclencher des convoitises bien légitimes. Yassine
savait, avant même de prendre l’ambitieuse décision de
se jeter dans l’arène que la partie comportait d’énormes
risques.
Surmontables par ailleurs pour les
ayant droits ; Inviolables voire infranchissables pour
les intrus indésirables, dont Yassine en était l’un des
dignes représentants.
Fils de paysans à revenus
incertains, de surcroît sorti de nulle part, comme on le
dit très souvent, parlant des self-made men parvenus au
sommet de la gloire au prix de mille subtilités, Yassine
était convaincu avant même le coup d’envoi que ses
chances se voir parachuter au panthéon de l’INJS
reposaient désormais non pas sur ses multiples
potentialités intellectuelles, mais beaucoup plus sur le
facteur destin. Et, parlant justement de destin, il
n’était pas sur d’en avoir un. Si oui, le sien aurait
précédemment appartenu à un ange en disgrâce devant sa
sainteté.
De la sorte que l’INJS étant un club
de prime abord hermétiquement fermé à toute velléité
méprisable et délibérément protégée par une classe
dirigeante foncièrement soucieuse de sa pérennisation
politique, n’y entrent en principe en son auguste
tabernacle que les fils à papa, le cousin ou le frère
d’un tel dignement placé, en un mot comme en cent, les
enfants d’illustres personnages dont les noms courent le
pays d’un bout à l’autre, laissant derrière cette nommée
familiale de fortes odeurs de billets verts, de pétrole,
de bois, de diamant ou d’or. Bref la haute bourgeoisie
et tout ce qui gravite autour. A ce propos, le rêve de
tout footballeur digne de ce nom n’est il pas d’être un
jour Sociétaire du mythique club madrilène du Real ?
Cependant combien sont-ils en une décennie les
footballeurs qui verraient ainsi leur rêve se muer en
réalité ? Très peu en somme. Ainsi donc une part non
négligeable des hauts dignitaires du précédent et même
de l’actuel régime en place au Cameroun, ce depuis
l’indépendance du pays survenue le 1er
janvier 1960, n’ont-ils pas à ce titre fourbi leurs
armes sur les bancs de cette auguste institution, Et
aujourd’hui, la contre partie de leur crochet académique
là – bas est tout simplement élogieuse. Beaucoup parmi
ces élus roulent depuis belle lurette sur l’or et les
nombreux privilèges dus aux personnalités de leur rang
sautent à l’œil nu : villas orgueilleuses, longs
cigares, domestiques, femmes de maison, femmes de
chambres, femmes de compagnie, maître d’hôtel,
majordome, maîtres de cérémonie, chauffeurs, courtisans,
grosses cylindrées, basse – cour, croisade romantique à
MAJORCA, emplettes à Paris et parfois à NEW-YORK.
Pour les besoins de la cause et pour
mille autres lois non écrites mais savamment codifiées,
il faut donc à tout jamais protéger la poule aux œufs
d’or contre les regards indiscrets et appétissants de
ceux des citoyens qui croissent en dehors du cercle de
commandement, en les empêchant coûte que coûte de se
rapprocher ne serait-ce que d’une seule once du gâteau
sacré. Autant un homme jouissant déjà d’un quelconque
avantage social cherchera à amasser davantage de biens,
autant il consacrera beaucoup d’énergie pour protéger sa
situation sociale et pérenniser ses innombrables
privilèges.
Si les principales Universités du
pays brassent quatre vingt quinze pour cent de chômeurs
diplômés, en revanche aucun étudiant ayant régulièrement
accompli son cursus universitaire à l’INJS n’a jamais du
moins jusqu’à présent, connu les affres de la débauche.
Tous, sans exception trouvent leur place au sein de
l’élite dirigeante, c’est-à-dire autour du soleil. Et
les rayons de ce soleil humanisant, en irradiant leurs
âmes illuminent par la même occasion leur quotidien. A
ce titre, aucune gonzesse, quels que soient son éclat
physique et son milieu social ne peut avoir le courage
de cracher sur les avances, même maladroites ou
approximatives d’un pensionnaire de l’INJS. Le label
seul à cet effet jouant à la fois la séduction, la
motivation et même la finition.
Soleil intense après une intense nuit
de pluie. Joie légitime après frustrations et
privations. Affrontements fratricides pour un butin
immédiatement périssable. Talents étouffés au portillon
de l’égoïsme humain.
Marches subitement à reculons jusqu’à
effondrement total après plusieurs jours de pénibles et
douloureuses avancées.
Stigmates, meurtrissures,
courbatures, blessure sans trace de combat. Pauvres
embourgeoisés, ignorant tout jusqu’à leurs précédentes
conditions. Assassins ayant revêtu la toge de l’avocat,
la soutane du prêtre, le béret du policier, le casque du
soldat. Guérison insolite après une longue et ténébreuse
agonie. Acquittement en dernier recours après avoir
arpenté durant une décennie les couloirs de la mort.
Partir sans regrets. Mettre la main à
la charrue et surtout ne pas regarder en arrière.
Laisser derrière soi tout ce qu’on a de plus cher et de
plus sacré : l’amitié, la famille, le pays. Partir sans
toutefois savoir où l’on va exactement. Mais partir
quand même. Avec comme bâton du pèlerin sa foi, l’espoir
en lieu et place de la boussole, et la témérité en guise
du livre de chevet. S’évader pour ne plus vivre un
quotidien poreux, une existence sans issue, une ambiance
délétère.
Aller tel un soldat inconnu, à la
conquête du droit de vivre, de se soigner, de se
nourrir, de s’épanouir, de se vêtir, de se loger, de
s’autodéterminer. La vie en elle-même n’est-elle déjà
pas une sorte d’aventure à haut risque ? Une aventure
dans laquelle seuls les plus forts et les élus tirent
leur épingle du jeu ; les faibles et les damnés servant
de marchepied pour les premiers. Voler, tel un oiseau
migrateur, ne craignant que le Divin seul , d’une ville
à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un continent à
l’autre, sans avoir à transiter par une quelconque
Ambassade, solliciter un certain permis de séjour.
S’arrêter néanmoins de temps à autre pour s’accorder
une pause, pause au cours de laquelle le sort de
l’humain en sera le seul menu.
Quand Yassine n’avait rien
d’intéressant à se mettre sous la dent, surtout depuis
le coup des antigangs et depuis la cuisante déculottée
devant la cathédrale Notre Dame des Victoires, il
s’associait
de fait à Sylvère et,
ensemble, ils pouvaient passer des heures et des heures
à rêvasser, confortablement installés sur le "banc de
touche" au lieu dit "Gold Fassl bar". Cependant, avec au
menu de leurs discutions un seul leitmotiv, l’exil, une
seule destination, l’Europe et accessoirement l’Amérique
du Nord. Jaugeant ainsi à longueur des causeries parfois
chaotiques leur chance, leurs capacités quant à leur
future entreprise somme toute périlleuse.
S’attardant au passage sur le cas oh
combien illustratif de leurs amis jouissant déjà d’un
séjour en territoire de leur rêve, ou bavant
d’admiration sur la situation de ceux qui venaient tout
juste de quitter le pays et dont les noms animaient
encore en quelque sorte les conversations interminables
dans les chaumières ; avec en toile de fond une pensée
admiratrice à l’endroit des amis qui, ayant
miraculeusement obtenu leur visa Schengen, synonyme de
bénédiction divine, faisaient encore la ronde de leur
connaissance dans le but inavoué de glaner quelque
admiration supplémentaire et surtout des « gars vous
êtes en haut ou vous êtes déjà
arrivés ». Les deux
amis discutaient souvent si bien que, pris de fatigue,
Yassine s’endormait sur le banc de touche, cerné de part
et d’autre par de personnes étrangères, oubliant ainsi
qu’il se trouvait bel et bien dans un endroit public qui
plus est était un bar et, minimisant par le fait même
les dangers réels que représentait un tel geste. Car
sait-on jamais, s’échappant par hasard du contrôle d’un
homme ivre à souhait, une bouteille peut voler dans
n’importe quel sens et pourrait par conséquent atterrir
n’importe où et pourquoi pas sur
le crâne d’un
individu endormi. Dans de pareilles circonstances,
aucune juridiction ne saurait donner valablement ou
partiellement raison à celui-ci. Tout au plus, l’auteur
d’un tel forfait dans le meilleur des cas, pourrait
conduire sa victime à l’hôpital et prendre en charge les
frais de son hospitalisation. Et si par hasard
l’incriminé se trouve être un simple gueux, comme on en
trouve à la pelée dans
les buvettes de la capitale, à la quête de fonds de
bouteilles abandonnées, la victime sera purement et
simplement abandonnée à son triste sort. Mais dans l’un
ou l’autre cas, le fait étant déjà fait, aucune autre
possibilité ne sera plus envisageable.
Lucien Fotso Takoudjou venait ainsi
de faire son entrée à « Gold Fassl bar ». Il était tout
euphorique en arrivant. Dégoulinant de son visage gras,
une légère couche de sueur perlait le long de son cou.
Sans doute avait-il couru, pour porter à la connaissance
de son très cher Yassine la primeur de la très bonne
nouvelle, laquelle bonne nouvelle aux yeux du nouvel
arrivant, avait ni plus ni moins,
valeur d’une nomination ministérielle.
-
Qu’importe ? Si ça doit finir
comme fois précédentes il n’y a vraiment pas lieu
de jubiler.
Loin de faire bondir de joie
le principal bénéficiaire, la très bonne nouvelle que
venait de
délivrer Lucien Fotso
Takoudjou avec beaucoup d’enthousiasme et d’entrain,
avait plutôt chose curieuse, installée Yassine dans une
indifférence glaciale. C’était à peu près comme si on
était venu annoncer à un incrédule famélique qu’il y
aura à manger et à boire pour tout le monde dans le
paradis du Seigneur. Et puis quoi encore. Entre temps,
en attendant le paradis promis, que fallait-il faire
dans l’immédiat ? Cesser d’exister ? Ou mourir de famine
avec pour unique consolation une vague promesse divine ?
Voilà bien de quoi faire crever de rire un chameau
centenaire.
- Et ton résultat à toi,
qu’en est-il exactement, est-il au moins positif demanda
Yassine avec désintéressement.
- Je suis aussi dans le lot
de personnes déclarées admissibles, précisa Lucien Fotso
Takoudjou en prenant carrément place sur le « banc de
touche » entre Yassine et Sylvère. Le nouvel arrivant
était excité comme une chienne en chaleur. Au fur et à
mesure que les gens entraient ou sortaient de Gold Fassl
Bar, l’atmosphère montait de plusieurs crans tandis que
dehors le soleil, tel un voyageur solitaire, se
dirigeait à petites enjambées vers l’Ouest du pays où
d’ordinaire, ce depuis de lointaines époques il finira
apparemment sa course, laissant derrière lui le terrain
à un autre acteur de la nature : le froid. Et bientôt,
quand l’ombre de la nuit aura couvert la capitale
camerounaise de son épais manteau noir, certains clients
parmi les plus zélés se seraient déjà fait de parfaits
disciples de Bacchus.
- A quand sont donc prévues les
épreuves orales ? Questionna une fois de plus Yassine
avec la même indifférence.
- Elles sont fixées pour le 10
janvier, c’est-à-dire la fin de la semaine prochaine. Si
j’ai bonne mémoire, le 10 janvier sera bien un vendredi.
A partir assez pour d’éventuelles tractations en
coulisses n’est-ce pas ? Yassine ne répondit pas
directement à la dernière question de Lucien. Plutôt, il
posa une autre question.
- Combien y a-t-il eu
d’admissibles ou si tu le veux bien, quel est le nombre
exact des admissibles ?
- Quatre vingt dix au total.
- Hein ! Quatre-vingt-dix
seulement ? Tu blagues ou bien tu te moques de ma
gueule ?, S’exclama Yassine en écarquillant les yeux.
- Ai-je l’air de quelqu’un qui
blague ?
A cette heure précise,
remarques que je n’ai pas encore pris une seule goutte
d’alcool. Je dis bien quatre-vingt-dix, pas un seul de
plus pas un seul de moins et je viens de ce pas de
l’INJS. A cette réponse dépouillée de toute forme de
plaisanterie, un léger sourire parcourut le visage
glabre de Yassine. C’est alors que, pour la toute
première fois depuis que Lucien Fotso Takoudjou était à
ses côtés, haranguant avec fougue un être insensible et
au demeurant hostile, il commença à prendre activement
part à la discussion qui, dans les touts débuts, avait
l’air d’un dialogue de sourds. Yassine avait sans doute
réalisé que son destin venait tout juste de basculer.
Les événements les plus heureux ou les plus
significatifs dans l’existence d’un homme n’arrivent-ils
toujours pas au moment où on s’attend le moins ?
Pour la première fois depuis
l’incident avec les antigangs et le coup fourré devant
la cathédrale Notre Dame des Victoires, il se sentit
renaître. Telle une flèche incendiaire venue tout droit
de mars, une joie parfaite transperça son cœur. A
preuve, les événements prenant carrément une autre
tournure, Yassine délia la bourse et offrit en guise de
gratitude à mi-parcours une petite tournée à ses deux
compagnons. Thomas dit le charcutier à cause de son sexe
anormalement développé, un gars originaire de l’Extrême-Nord,
de la localité de Kousséri et qui jouait en même temps
le rôle de ramasseur des bouteilles et de serveur à Gold
Fassl bar leur servit trois boissons fraîches : un
Coca-Cola 65 cl,
une Castel, une grande Guinness. La Guinness était pour
le nouvel arrivant, la Castel pour Sylvère et le
Coca-Cola revenait de droit à Yassine. Comme Yassine et
Sylvère n’avaient pas encore entièrement vidé leurs
précédentes consommations, Thomas « le charcutier »
coupla les nouvelles recrues à celles-ci. Il décapsula
naturellement la grande Guinness de Lucien Fotso
Takoudjou. D’un seul trait, celui-ci ingurgita le tiers
de son contenu puis, tel un chameau désaltéré après une
semaine de marche dans le désert, il la déposa entre ses
jambes et rota vigoureusement la main contre la bouche.
Cela sentait un mélange d’œuf bouilli et de la bière.
- L’espoir est encore
possible, reconnut Yassine avec philosophie. Car avec
seulement quatre-vingt-dix admissibilités pour
quatre-vint places requises, cela donne tout de même
lieu à beaucoup d’espoir. Dès à présent, je suis presque
persuadé qu’au moins une personne de nous deux ferait
partie de la liste définitive. Car vois-tu, dix
personnes seulement seront recalées à l’issue des
épreuves orales. Mais, puisque nous sommes bel et bien
au Cameroun et que le Cameroun c’est éventuellement le
Cameroun comme on a coutume de clamer à qui voudrait
bien entendre, ne nous perdons pas en comptabilités
futiles. Conformons-nous à la réglementation en vigueur
chez nous à savoir battre le fer quand il chauffe
encore. Ceci dit, Il
faut faire très vite, en rencontrant pour les besoins de
la cause quelqu’un de haut placé, pour ne pas avoir la
désagréable surprise de se retrouver en fin de compte
parmi les dix malheureuses personnes que le tamis des
oraux retiendra. Rien qu’à penser à cette probabilité
quoique très peu probable, je suis près à frapper à
toutes les portes même à celle du diable
- Yassine, de ce point de vue,
je te donne entièrement raison. Après ici, j’irai
directement voir mon oncle. Il a des tentacules très
longs et ses ramifications remontent jusque dans le cœur
même du sérail. En outre, il compte à son actif des amis
très hauts placés. Je crois pour ma part qu’il est
l’homme le mieux indiqué pour toute sorte de
négociation. Dès que j’aurais rassemblé toutes les
informations nécessaires, je t’en tiendrai informé.
- Lucien, pour être plus précis,
as-tu une idée sur les conditions de ton oncle, je veux
surtout parler de son prix ? Questionna en dernier
ressort Yassine après douze ou quinze secondes
d’évasion.
- Pour ce qui est de l’INJS, je
n’ai aucune idée là-dessus. Mais en général, le prix des
autres concours de grande envergure oscille entre deux
millions et trois millions selon les tuyaux. C’est en
tout cas l’information qu’il m’avait donnée au cours
d’une précédente rencontre. Si je m’en tiens à cette
déclaration là, il faudrait peut être s’attendre au même
prix ou presque.
- C’est un peu fort mais si
c’est un tuyau sûr, ça vaut la peine d’essayer.
L’essentiel pour nous serait d’entrer d’abord à l’INJS.
On ne perd cependant rien en y investissant trois
millions de francs CFA. Une fois sur le terrain, en deux
ans seulement, cette somme sera récupérée d’une façon ou
d’une autre. Toutefois, quand tu auras rencontré ton
oncle, passe chez moi ce soir même afin qu’ensemble,
nous essayons de voir la conduite à tenir.
- Bon les gars, permettez que je
vous quitte. L’heure étant grave, il ne faut plus perdre
une seule seconde. A 28 ans, je n’ai pas envie de
terminer ma vie dans l’anonymat de la pauvreté absolue.
A quoi m’auraient alors servi ces nombreuses années
d’études et les nombreux parchemins que j’ai obtenus ?
Ceci dit Lucien prit congé des deux amis. Lucien
Takoudjou avait beaucoup plus parlé pour lui qu’à
l’intention de ses interlocuteurs. Il avait l’air aux
anges et ne paraissait plus appartenir au monde des
humains mortels. Car pour lui, l’occasion de l’INJS
étant très stratégique, il la considérait purement et
simplement comme étant une fin en soi. Sauf un coup du
sort singulièrement inqualifiable méchant, Yassine
pourrait dès la rentrée académique prochaine, être
étudiant de la prestigieuse INJS de Yaoundé. Quelle
merveilleuse perspective ! Au niveau même des
admissibilités, le tamis avait été particulièrement
sévère : 14.000 candidats étaient sur la ligne du départ
et 90 personnes seulement avaient pu franchir la ligne
d’arrivée. Et des 90 récipiendaires provisoires, dix ni
plus ni moins devaient être retenus par les mailles du
tamis au finish. 80 élus pour un total de 90 appelés.
Yassine avait donc 9/10 de chances de voir enfin l’un de
ses rêves les plus chers se réaliser.
Il y avait de quoi avoir espoir car
Yassine touchait peut être déjà au bout de son long et
interminable tunnel. Si donc, à l’issue des épreuves
orales, Yassine retrouve son nom parmi ceux des 80 élus,
il ne voit plus pour quelle raison il se lancerait dans
cette aventure qui était jusqu’alors son unique issue de
secours : à savoir, partir à tout prix et à n’importe
quel moment. Son grand-père qu’il a souvent considéré
comme étant l’un des plus grands sages bantou ne lui
a-t-il toujours pas dit que « mieux vaut un tiens que
deux tu auras » ? Le sage Wadjounoué ne lui avait jamais
dit de qui il tenait cette maxime populaire. Mais
aujourd’hui mieux que par le passé, cette sage maxime
revêtait une signification irréfutable à ses yeux. On
lui a toujours vanté les mirages de l’Europe : ses
beautés, ses richesses, ses belles femmes nues sur les
couvertures des revues pornographiques, sa culture
magique et mystérieuse
. Par le biais de la télévision et
des grands magasines à sensation, il a souvent admiré
les beautés éternelles des villes européennes : Paris,
cette ville est plus familière à Yassine que son Yaoundé
natale ; Rome, symbole de la chrétienté vivante, ville
éternelle ; Madrid, Barcelone, Amsterdam, Londres ; les
bandes dessinées de Blek le Roc parlent le plus souvent
avec un cinglant cynisme et beaucoup d’ironies des
soldats de sa très gracieuse Majesté, même si ces
derniers exerçassent leur forfait au nouveau monde
plutôt que sur le vieux continent ; Berlin, autre
légende, capitale de l’orgueilleuse
allemagne nazie avec Hitler. Cette France,
si lointaine et si proche à la fois.
Yassine a commencé à la connaître, au
cours élémentaire d’abord lorsqu’il étudiait sa
géographie, ensuite quand il récitait sous la menace du
bâton de son maître, les poèmes éternels de Victor Hugo,
les fables de Jean de Lafontaine ou de Prospère Mérimée.
Plus tard au collège, quand il pouvait déjà séparer la
bonne graine de l’ivraie, il fondit d’admiration
devant les écrits d’Alfred de Vigny, de Jean Jacques
Rousseau, de Voltaire, de Molière, de Pierre Corneille,
de Montesquieu, de Georges Bernanos, d’Alfred de Musset,
de Diderot, de Pierre Loti. Et beaucoup plus tard à
l’université, contre toute attente et contre l’avis de
toute sa famille, il opta sans hésitation pour les
lettres modernes françaises alors même qu’il venait
d’obtenir avec brio et maestria un bac série
scientifique. Tant son père aurait voulu qu’il devînt
médecin comme son grand cousin Kouam. Tant de fois cité
en exemple dans toute la famille pour ses bienfaits et
ses interventions auprès des personnes malades. N’est-ce
pas lui qui a sauvé sa propre mère de la fièvre de
cheval, qui a failli l’emporter la fois dernière.
L’amour de Yassine pour la France
remonte donc à sa plus tendre enfance mais la soif de
concrétiser cette lointaine idylle ne l'a jamais quitté.
Depuis un bon paquet d’années, tous les 14 juillet, jour
anniversaire de la fête nationale française, symbolisant
la prise de la Bastille du 14 juillet 1789 et
matérialisant le triomphe de la liberté sur la barbarie,
concrétisant l’instauration de la République sur les
cendres de la monarchie oppressante, la télévision
nationale camerounaise diffuse en direct les festivités
marquant ce grand événement. Quelles que soient ses
occupations, Yassine n’a jamais manqué une seule
édition. Chaque 14 juillet donc, confortablement assis
devant le petit écran, il associe ses émotions à celles
des millions de Français. A force de vivre ces grands
moments de l’histoire d’un pays et d’un peuple qui l’ont
autant stigmatisés, en direct, le 14 juillet revêt la
même signification que le 20 mai, date anniversaire de
la fête nationale de son propre pays.
Tous ceux qui sont allés en
Europe sont revenus avec les poches pleines. Tous ceux
qui reviennent d’Europe obtiennent tout ou presque
gratuitement. : les belles femmes, le respect, les
relations… même les analphabètes, ceux qui n’ont jamais
pu franchir le cap du cours moyen I, et même ceux qui
ne s’expriment dans aucune langue autre que leur
dialecte, une fois qu’ils sont allés en Europe, ils en
sont revenus avec les poches pleines, la tête plus vide
que jamais.
Qu’importe, tous les chemins ne
mènent-ils en fin de compte pas à Rome ? Dans ce cas
précis, ce ne sont pas les moyens pour parvenir à ses
fins qui comptent mais la finalité. Dans la société
africaine d’aujourd’hui, seul le résultat a un sens. Le
moyen conduisant à un quelconque résultat, n’a plus
aucune valeur. Mais, face à toute forme d’aventure, la
plus petite des situations acceptables est
raisonnablement préférable. Paris ou toute autre ville
d’Europe est le chemin le plus court pour arriver à la
richesse, et conséquemment au bonheur, mais l’homme
prudent doit privilégier l’occasion présente, celle qui,
directement, est sous la main. Paris, Londres, Rome…
demeurent avant tout une aventure pure. Rien de plus. L’INJS
étant cependant une réalité. S’il y avait donc un choix
opérer Yassine opterait sans aucun regret pour le
deuxième. Si jusqu’à présent Yassine avait fait de Paris
son alpha et son oméga, c’était faute de mieux. C’était
aussi et surtout parce que son pays ne lui offrait
aucune alternative : ce n’était pas faute d’avoir
essayé. Oui Yassine avait presque tout essayé
auparavant : aussitôt qu’il avait obtenu sa licence en
Lettres Modernes Françaises option Espagnole à
l’Université de Yaoundé I, il s’était lancé dans la
sauvette avec de très grandes ambitions.
Il vendait les livres de seconde main
sur le parvis de la Cathédrale Notre Dame des Victoires
de Yaoundé. Tout se déroula très bien la première
année. Tant et si bien que Yassine avait cru que les
portes de la vie lui étaient désormais grandement
ouvertes. Après donc une première année de vente,
d’achat et d’échanges de livres et de bouquins
d’occasion, il réalisa un bénéfice net de 800.000 F CFA
(8.000 FF). Cette cagnotte l’encouragea à acheter les
marchandises en quantités importantes: les manuels
scolaires pour une valeur de 500.000 F CFA (5.000 FF),
les bandes dessinées pour 200.000 F CFA (2.000 FF) et
les romans pornographiques et ses dérivés pour 100.000 F
CFA (1.000 FF)… Les affaires allant crescendo, Yassine
était de plus en plus sollicité par une clientèle
mordante et régulière. Mais un matin du 30 juin 1996 aux
environs de onze heures, la voirie urbaine est arrivée à
l’improviste avec à sa suite un groupe de
manutentionnaires drogués et agressifs à souhait et a
tout emporté. Tout, sans en omettre le moindre bouquin
déchiré. Lorsque Yassine et ses infortunés compagnons
s’étaient présentés à la voirie municipale, par après,
pour avoir des explications , le responsable en charge
leur balança à la face que les marchandises réclamées
n’étaient jamais arrivées à bon port. Ayant dit ceci, il
pria les plaignants de libérer les lieux sous peine de
« poursuites judiciaires ». Après cette débâcle, Yassine
voulut d’abord se pendre.
Fort de l’éducation reçue, il
s’abstint juste à temps. La somme des lectures
ingurgitées depuis son enfance l’empêcha de commettre
une pareille forfaiture. En se mettant une corde au cou,
il donnait par cet acte plus de peine à son père qu’il
ne se donnait un plaisir macabre à lui-même. Cette
foudre passée, il reçut de son père un coup de main d’un
montant de 200.000 F CFA (2.000 FF) pour relancer son
affaire. « C’est un prêt que j’ai contracté auprès de ma
tontine pour un intérêt de 10 % le mois. Dès que les
choses seront revenues dans l’ordre, pense à remettre la
dette d’autrui. Je ne tiens pas à me déshonorer devant
mes amis », avait précisé son paternel en lui remettant
la somme. Maîtrisant mieux son ancien business, Yassine
se relança dans la vente des livres.
Toutefois, il changea le lieu de
vente. Il s’installa cette fois-ci devant la pharmacie
du Soleil. La rivière avait repris son cours normal et
les choses allaient déjà de mieux en mieux. Tant et si
bien qu’au bout de quatre mois d’âpres combats, Yassine
avait déjà dans son compte courant à la CCEI Bank, la
rondelette somme de 300.000 F CFA (3.000 FF). Mais un
matin du 30 Octobre 1997, un autre incident éclata :
Yassine acheta comme à l’accoutumée en deuxième usage,
un livre de géographie de la classe de 3ème
en très bon état à un garçon d’une vingtaine d’années.
Ce dernier lui avait dit en lui cédant ledit livre,
qu’il appartenait à sa sœur cadette et qu’il le
revendait dans l’optique d’en acheter un autre pour la
classe supérieure. Deux heures de temps après que la
vente ait eu lieu, le même vendeur se pointa devant
Yassine cette fois-ci flanquée de trois messieurs à la
mine d’enterrement qui se présentèrent cartes
professionnelles à l’appui, comme étant des antigangs en
mission spéciale. Ces derniers arrêtèrent Yassine avec
pour motif « recel d’articles volés ».
En clair, si une telle histoire
s’avérait fondée, Yassine était passible d’une peine
allant d’un à trois ans. L’ayant entraîné à l’écart dans
leur véhicule de service, ils proposèrent à l’infortuné
Yassine au choix un arrangement à l’amiable ou une
traduction devant une juridiction compétente. Ils
soutinrent leur proposition en arguant que le livre
litigieux appartenait à une collection qui aurait été
subtilisée, dans une grande librairie de la place après
cambriolage à mains armées et que si l’affaire allait
plus loin, Yassine serait tenu pour principal
responsable de ce forfait. Et qu’en plus, comble de
malheur, cette librairie dévalisée est la propriété d’un
monsieur haut placé de la ville, un ponte du régime en
quelque sorte. En somme, puisqu’il y avait une preuve à
l’appui, Yassine s’en sortirait au moins avec une bonne
dizaine d’années d’emprisonnement ferme, ceci sans
compter les dommages et intérêts. La seule alternative
acceptable fut un arrangement à l’amiable. Le prix de ce
compromis fut cependant trop fort : 300.000 F CFA (3.000
FF) que Yassine se trouva dans l’obligation de payer
rubis sur ongle. Il paya donc la note pour le rachat de
sa liberté en péril. Et son entreprise, une fois de
plus, s’écroula. Mais il s’en sortit tout de même avec
de quoi relancer une autre petite affaire.
Ce n’était que quelques jours plus
tard que Yassine se rendit compte qu’il avait été
victime d’une escroquerie de la plus pire espèce. Car
dans les jours qui suivirent ce scandale, la même
histoire se répéta à plusieurs endroits de la capitale
au détriment de ses camarades du même métier. Les
antigangs en question étaient des vrais ; et le petit
vendeur du livre était un des leurs. Cependant,
l’histoire du livre volé et de la librairie cambriolée
étaient de pures inventions des escrocs. Le stratagème
fut ainsi éventré quand le piège s’était déjà refermé
sur Yassine. Courageusement, il enterra très vite ce
nouveau coup de massue reçu en pleine tête. Ensuite, il
y avait eu un communiqué radio officiel annonçant le
concours d’entrée à l’INJS. Yassine envoya ses dossiers.
Par la suite, tout alla, du moins jusqu’à présent, comme
dans un conte de fées : d’abord son nom figura bel et
bien sur la liste des 14.000 candidats appelés à prendre
part au concours ; après examen, correction et
délibération, son nom était à présent sur la liste des
90 personnes retenues pour les épreuves orales,
c’est-à-dire l’ultime étape.
Si le destin continuait à pousser son
étoile dans la bonne direction, il y avait fort à parier
que son nom se retrouve à l’issue de ces fameux oraux
sur la sacro-sainte liste définitive ! Ainsi donc, il
irait à l’INJS, c’est-à-dire au creuset même de
l’intelligentsia, ultime étape vers la richesse et le
bonheur. Quel honneur pour lui de pouvoir servir son
pays ! Ce fut d’ailleurs là son rêve d’enfance, à savoir
servir sa nation en apportant sa part de pierre à
l’édification d’une nation forte et prospère. Celui
d’émigrer en Europe n’est venu qu’avec l’âge, au fur et
à mesure que la situation économique du pays
s’assombrissait à vue d’œil. Le rêve de s’exiler était
alors venu s’installer à la place du rêve patriotique de
l’enfance. Mais peut-être que tout n’était pas encore
terminé. 90 personnes appelées pour 80 élus.
C’est-à-dire pour la toute première fois dans l’histoire
des concours administratifs au Cameroun en même temps
beaucoup d’appelés et beaucoup d’élus ; c’est
incroyablement magnifique et magnifiquement louable à la
fois. « Et si par bonheur ma famille accepte de verser
les 3.000.000 F CFA (30.000 FF) au tuyau de l’oncle de
Lucien, je serai un garçon peinard et pourrai ainsi dire
adieu à la misère, susurra Yassine en essuyant des
larmes de joie qui inondaient perfidement ses joues
claires.
- Yassine, si tout se passe bien
après les oraux, que comptes-tu faire réellement ? Ne me
dis surtout pas que tu vas oublier notre rêve qui, à
force d’y penser est devenu notre raison de vivre.
Questionna Sylvère, après s’être rendu compte du trouble
dans lequel l’affaire de l’INJS avait installé son
complice des temps difficiles. En effet, depuis le
départ de Lucien Takoudjou, Yassine semblait s’être
transporté ailleurs. Noyé comme il l’était dans ses
réflexions enflammées, il avait carrément oublié la
présence de Sylvère. Il semblait désormais s’appartenir
à lui seul. L’éventualité d’être seulement à deux pas du
sacre suprême l’avait considérablement entraîné dans une
autre dimension. Voyant donc sa réussite à portée de
tir, il commençait déjà à fantasmer.
- Sylvère, tu ne peux pas savoir ce
que représente pour moi l’INJS . Si je réussis en fin de
compte à ce concours, ce sera une juste récompense pour
mes nombreuses années d’études. Si nous jeunes
d’aujourd’hui, éprouvons le désir absolu d’émigrer en
Europe, c’est parce que toutes les issues ou presque
sont bouchées ici au pays. On a l’impression que l’on
est asphyxié. Cependant, qu’est-ce qu’un étudiant de la
fameuse INJS a à envier à un qui vivrait en France ? On
ne peut pas aller ailleurs courir derrière ce que l’on a
à portée de main dans son pays natal. L’ailleurs c’est
l’inconnu ; on peut réussir tout comme on peut échouer.
Il est vrai que les opportunités sont plus nombreuses
ailleurs. Mais mieux vaut « un tien que deux tu
l’auras », comme aime bien le dire mon vénérable
grand-père. Et dans le cas précis, il ne s’agit pas d’un
tien mais bien de l’INJS. Le rêve de tout jeune de notre
âge dans ce pays, c’est d’entrer à l’INJS et mourir.
C’est en quelque sorte le raccourci vers le pouvoir et
le pouvoir est le meilleur raccourci en Afrique pour
parvenir à la fortune, au trésor et à la richesse.
- Yassine, ne me dis quand
même pas que si on te donne un visa tout de suite là, tu
refuserais de voyager fit Sylvère avec raillerie
toujours pas convaincu de l’éclairage que Yassine venait
de lui faire.
- Certes, comme tu le dis, si
on me donne un visa sur-le-champ, je voyagerais sans
même réfléchir une seule seconde. Ne venais-je pas de te
dire que « mieux vaut un tien que deux tu l’auras ? »
Encore que je ne suis pas définitivement admis. N’oublie
pas qu’il y a encore l’étape des oraux. Même si pour
l’instant j’ai 9/10 de chance d’être retenu, rien ne me
rassure cependant que je serai à l’INJS la rentrée
académique prochaine. Du chemin reste encore à parcourir
pour parvenir à un bon résultat. Mais en attendant, il
faudrait que je me concentre afin que tout se passe bien
à mon avantage, répliqua Yassine, l’air très sérieux.
- Gars il n’y a que la mort
seule qui m’empêchera de m’exiler vers l’Europe,
l’Amérique ou l’Asie du Sud-Est. Avec la misère et les
nombreuses frustrations qui sont érigées en règle de vie
dans ce maudit pays, je préfère crever dans une prison
en France ou aux Etats-Unis que d’errer sans but ni
raison apparente dans cette vallée des larmes qu’est
l’Afrique. Vivre en Afrique, c’est mourir avant le jour
prévu, c’est vivre deux fois l’enfer, c’est vivre sans
objectif, sans but ni espoir. Si l’ordre du monde avait
été l’inverse, je suis persuadé que les Européens et les
Américains n’hésiteraient pas un seul instant à faire
comme leurs semblables africains ; c’est-à-dire en
venant ici chez nous chercher de quoi se nourrir bref
chercher le bonheur.
Tant qu’il n’y aura pas l’espoir sur
place, on le recherchera toujours ailleurs. Même si
devant, se trouve la mort avec tous ses corollaires : le
racisme, l’apartheid, la xénophobie, le nazisme, le
fascisme, le FNL ainsi que tous les extrêmes droitistes
et gauchistes de la terre… Je croyais pour ma part que
quel que soit ce qui arriverait, nous irions jusqu’au
bout de notre logique. Voilà qu’une petite histoire de
l’INJS et consorts est venue te semer le trouble dans
tes pensées. Tu n’es pas un vrai combattant. Qu’est-ce
que l’INJS à côté de nos rêves si chèrement entretenus ?
S’indigna Sylvère avec la dernière énergie.
- Sylvère, comment peux-tu dire
que j’ai trahi notre cause, que je ne suis pas un vrai
combattant ? Je suis seulement objectif dans ma manière
de réfléchir. Je reste toutefois sur la même longueur
d’ondes sous réserves bien sûr des résultats définitifs
de mon concours. Et si, comme tu le disais tantôt un
visa pour la France tombe, je voyage sur-le-champ, sans
me poser une seule question.
Assis, comme à son habitude à « Gold Fassl bar » sur le
banc de touche en compagnie de son ami Sylvère, Yassine
était entrain d’épiloguer avec ce dernier sur l’unique
sujet qui revenait constamment à la une de leurs
préoccupations quotidiennes : l’exil…
Confectionné à base des planches d’acajou, long de trois
mètres et de la hauteur d’un tabouret de type standard,
le banc dit de touche est le premier rempart pour toute
personne qui arrive à Gold Fassl bar. Disposé de tout
son long, dans la limite même de l’établissement, il
fait l’objet pendant les heures d’ouverture de mille
sollicitations. Confortablement installé dessus, le
client balaiera sans grand effort du regard toute
l’avenue Ahmadou Ahidjo, l’avenue CONRAD ADENAUER qui
chemine en amont vers l’Ambassade des USA en rasant sur
son flan droit le cinéma ABBIA baptisé par son
propriétaire « temple de la culture ». A certaines
périodes de la journée, en l’occurrence entre midi et
quatorze heures lorsque le bar connaît une certaine
baisse d’activité, le banc de touche peut également
servir de lit pour Yassine quand il se sent épuisé ou
pour tout autre inconditionnel de Gold Fassl bar grisé
par l’alcool. En général, c’est un observatoire
infaillible.
Dormant
silencieusement entre les pieds de Yassine, une
bouteille 65cl de Coca-cola consommée au deux tiers,
défiait son regard déjà terni par une fatigue quasi
généralisée. Tout à l’heure, quand Lucien Fotso
Takoudjou se joindra à ce duo d’enfer, le trio ainsi
constitué fera carrément la peau à quelques bières de la
cuvée de Gold Fassl bar.
Par commodité
vestimentaire ou tout simplement par effet de mode,
Yassine portait ce jour-là en guise de pantalon, un
jeans levis bleu délavé, un tee-shirt NIKE avec
l’effigie de BOB Marley King of Reggea au dos ; il
était chaussé d’une paire de basket blanche de même
marque que son tee-shirt. Il devait être environs trois
heures trente minutes de l’après midi. L’heure où
justement Gold Fassl bar fait ordinairement son plein
d’œuf : Consommateurs éméchés, arborant chacun pour la
circonstance un regard dénaturé par l’alcool, riant
bruyamment, agglutiné tels des abeilles sur leur proie,
autour des tables jonchées de bouteilles pleines, à
moitié pleine ou rarement vides ; bousculade au comptoir
pour l’obtention d’une bière crûment fraîche, échanges
verbaux orduriers ; salle de jeux pleins à craquer où,
pendant que les uns se saignent en versant la totalité
de leur solde mensuelle ou journalière dans les
machines à sous, d’autres en tirent carrément
jouissance. C’est également à cette heure que la plupart
des Yaoundéens, fonctionnaires ou simples agents de
bureau, travaillant au centre-ville, vident généralement
leur lieu de service après une journée de travail bien
accomplie selon le cas.
Au Cameroun officiellement, le
travail cesse à 15 heures 30 minutes. Mais très
exceptionnellement pour des raisons mystérieuses, les
salariés de cette partie du monde mettent la clé sous le
paillasson trente minutes voire une heure avant le temps
préalablement fixé par l’Etat. Ainsi donc, pour terminer
la journée en toute beauté après presque sept heures de
boulot, il serait toujours loisible voire indispensable,
selon l’usage en pratique au pays, de faire une ultime
halte dans les bars et autres débits de boisson à portée
du regard. Question d’avaler une dernière chope de
bière avant de regagner chacun son domicile conjugal
pour les mariés, sa mansarde solitaire pour les
célibataires.
Provenant du kiosque à cassettes de
Sylvère, un air en joyeux de PUFF DADDY délestait
gaiement l’atmosphère surchauffée de Gold Fassl bar. On
se croirait dès lors le jour de la Saint Sylvestre ou un
vingt-quatre décembre, à la seule différence que ce
genre d’activités colorées marquant densément une
journée pourtant ordinaire, s’estompe assez rapidement
vers vingt heures pour ce qui est du centre-ville,
considéré comme étant le poumon administratif siège des
Institutions Républicaines, avant de se transporter avec
la même cacophonie vers les quartiers populeux à
sensation forte tels que Vogt-Ada, Obili Carrefour,
Carrière, Biyem-Assi Carrefour, Essos, Nkoldongo,
Kondengui, Rue des Manguiers, Komkana, Mimboman, où elle
irait parfois, au grand dam des Autorités
Administratives, jusqu’au petit matin, à la grande
satisfaction des éternels festoyeurs.
Toutefois, il faudrait sincèrement
multiplier cette ambiance frénétique quasi quotidienne
par deux ou par trois à la fois du mois, période
correspondant avec la paie du salaire des travailleurs.
L’Avenue Ahmadou Ahidjo d’où est situé "Gold fassl bar"
affichait déjà les attributs naturels et artificiels
d’une journée mourante: défilé incessant presque à la
queue leu leu des automobiles rutilants, pétaradants,
croulants ou vieillissants ; tohu bohu provenant du
marché central ; interminables complaintes des uns,
disputes acharnées des autres, ciel parfaitement dégagé,
constellé d’un soleil en berne et donc l’ardeur avait
considérablement baissé d’intensité ; va et vient
d’innombrables passants sur les deux côtés de l’Avenue
Ahmadou Ahidjo.
A une centaine de mètre de "Gold
Fassl bar", trône majestueusement en contrebas du côté
opposé, le fameux marché central de Yaoundé. C’est une
grande bâtisse moderne de construction beaucoup plus
récente, ayant une forme circulaire, comprenant au total
quatre étages plus une terrasse et s’étalant sur
plusieurs hectares de terrain. En le voyant, plus d’une
personne pense que cette magnifique construction aurait
bien pu servir à autre chose plus noble et plus snob
qu’à un simple marché où aucune loi ni aucune règle de
propreté ne prévalent. Un hôtel quatre étoiles par
exemple. Ainsi donc, tout le monde témoignera à son
égard tout le respect dû à son rang et à sa splendeur. A
toute période de la journée, les vendeurs à la sauvette
transforment le trottoir alentour et son impressionnant
parking en leur champ de bataille privilégiée, disposant
à cet effet leurs marchandises hétéroclites allant des
vêtements prêts-à-porter aux chaussures, en passant par
les livres et les produits alimentaires à même le sol.
L’indispensable Lucien Takoudjou est
un camarade de longue date de Yassine. Ils sont ensemble
depuis l’âge tendre de dix ans. Leur longue amitié ayant
su résister à tous les cataclysmes en dépit de nombreux
aléas et à mille et une tempête. Bafoussam, capitale
provinciale de la partie occidentale du Cameroun : une
ville, une histoire. L’amitié entre Yassine et Lucien
Fotso Takoudjou remonte à l’époque où Bafoussam
balbutiait encore entre tradition et modernité et
n’était alors qu’une modeste agglomération de deux cent
mille âmes, juchée paisiblement, telle une cerise mûre
posée sur un gâteau, sur un des hauts plateaux de
l’Ouest Cameroun. L’époque où un pain coûtait encore
cinquante FCFA, une bouteille 65 cl de jus d’orange cent
FCFA, une bouteille 65 cl de 33 export, la bière
nationale, cent cinquante FCFA, les frais du taxi d’un
point à l’autre, quatre-vingt dix FCFA, un litre
d’essence ordinaire, cent cinquante FCFA, un morceau de
savon de ménage 300 grammes cent FCFA, un litre d’huile
de palme cent cinquante FCFA… C’était en réalité l’âge
d’or du Cameroun ; l’époque où, dopés par une prospérité
quasi générale, les deux jeunes d’abord écoliers à
l’école Saint André de Baleng, puis collégiens au
collège Saint Thomas d’Aquin de Kouogouo, à l’instar des
autres adolescents de leur âge , vivaient carrément
dans l’insouciance d’une existence fluide, accessible,
propice, saine, solidaire, incorruptible, citoyenne… Le
pays n’était pas encore otage des institutions
financières internationales, diront certaines personnes
aujourd’hui pour justifier la prospérité galopante de
cette époque là loin s’en faut. L’époque où lorsqu’on
demandait à un enfant, n’importe lequel que feras-tu
dans la vie, qui seras-tu demain ?
On s’entendait la plupart du temps
répondre et à juste titre : Président de la République,
ministre, gouverneur de province, médecin, commissaire
de police, pilote de l’air, aviateur, journaliste,
enseignant, Hommes d’affaires, ingénieur, hôtesse de
l’air, préfet, chef d’entreprise… L’époque où le
Camerounais moyen boudait encore certaines grandes
écoles de formation, où le Camerounais, quelles que
soient ses origines, faisait encore un choix dans
l’orientation de son avenir, où le Camerounais vivait
replié sur soi, ne s’immisçant pas dans les affaires des
autres et se moquant totalement de ce que son semblable
d’outre mer était riche ou pauvre, intelligent ou
médiocre, bon ou méchant, cynique ou accueillant,
raciste ou philanthrope, esclavagiste ou Humaniste…
L’époque où le Camerounais préférait de loin une modeste
carrière professionnelle sur place au pays à une bourse
d’études aux USA, au Canada, en France, ou ailleurs dans
le monde ; l’époque où le Camerounais quels que soient
son rang social et son appartenance ethnique,
matérialisait encore tous ses rêves d’enfance ; l’époque
où on était d’abord Camerounais avant d’être Bamiléké,
Bassa, Béti, Bulu, Haoussa, Douala, Arabe Choas, Peul,
Bakwéri, Anglophone ou Francophone, Chrétien ou
Musulman ; c’était l’époque de la quintessence, de la
redondance, de la bombance, de l’abondance, de la
jouissance, de la reconnaissance, de la prudence, de la
repentance et de la croyance…
On atteignait le plus souvent l’âge
de trente ans sans avoir jamais goûter à l’alcool, sans
avoir jamais tiré une seule fois un bâton de cigarette,
même par mimétisme, sans avoir jamais eu de collusion
avec la drogue et ses dérivés… Les gens mangeaient bien,
buvaient bien, s’amusaient bien et se taisaient et en
étaient curieusement fier de cette situation. La
politique relevait du domaine exclusif de l’Etat,
c’est-à-dire de ceux qui l’incarnaient et par
conséquent, était proscrit des non initiés, c’est-à-dire
du petit peuple. Le changement survenu entre temps à la
tête de l’Etat était venu faire croire un moment aux
Camerounais, obnubilés par plusieurs décennies
empreintes de joie, qu’ils pouvaient dorénavant
rivaliser de bonheur avec celui qui était hier qui est
aujourd’hui et qui sera demain d’éternités en éternités.
Yassine se rappelle de cette journée mémorable, comme
s’il se rappelait du jour anniversaire de sa naissance.
Yassine et Lucien Fotso Takoudjou étaient encore élèves
à l’école Saint André de Baleng.
Ce jour-là, tous les Camerounais,
jeunes ou vieux, riches ou pauvres, conscients ou
inconscients s’étaient levés comme un seul homme, pour
applaudir fraternellement ce changement notable, survenu
au niveau le plus élevé de l’Etat. Tant ils avaient soif
de l’ensemble d’une deuxième renaissance. Vingt-cinq
années d’un pouvoir monolithique sans partage,
dictatorial de l’avis même de beaucoup d’exégètes, et
presque despotique, avaient fini par provoquer le
courroux du peuple. A preuve, le vaillant peuple mit
carrément de côté, d’un seul revers de la main, tel du
lait répandu par terre, vingt-cinq ans de bonheur
relatif, de stabilité politique et économique, de paix,
de prospérité, de jouissance tous azimuts,
d’insouciance, et porta sans réserves tous ses espoirs
sur le nouvel homme fort. Comme si le précédent avait
failli dans sa tâche primitive, comme si son bilan avait
été globalement négatif, comme si sa longue présence
quoique efficace de l’avis de plusieurs, à la tête du
pays, avait fini par lasser tout le monde.
La grande transition eut donc lieu
sans effusion de sang, chose rare en Afrique
Subsaharienne ; sans regret apparent, chose impensable,
sans grincements de dents et sans forfaiture, deux
denrées croissant très loin des côtes Africaines.
Yassine et Lucien Fotso Takoudjou habitaient le même
quartier ayant pour nom Djeleng IV et la même rue :
quatrième rue près du marché B. Leurs études primaires
brillamment bouclées, ils entrèrent ensemble la même
année au collège Saint Thomas d’Aquin, un établissement
secondaire appartenant à la mission Catholique et
relevant du diocèse de Bafoussam et ayant la célèbre
réputation d’une maison de correction anglaise du
dix-neuvième siècle, avec pour devise : rigueur,
travail, succès. Dès la classe de sixième, naquit entre
les deux jeunes ambitieux une sorte de leadership loyale
pour le succès : quand Yassine était le premier de la
classe, Lucien Fotso Takoudjou occupait le second rang,
avec cependant pour unique ambition de ravir le podium à
Yassine le trimestre suivant.
Pour stimuler les élèves et les
encourager à se transcender dans la quête du savoir, la
direction du collège avait institué, un système
stimulant, basé sur l’attribution des bourses aux
enfants les plus méritants. Ainsi donc, à la fin de
chaque année scolaire, les trois premiers élèves de
chaque classe recevaient chacun en prime, une bourse
d’encouragement : le major empochait une bourse entière,
correspondant à la totalité des frais de scolarité pour
l’année scolaire suivante, le second une demi-bourse,
correspondant à la moitié des frais de scolarité, et le
troisième, un quart de bourse représentant le quart des
frais de scolarité.
C’est ainsi que, de la sixième en
terminale, Yassine fut fort heureusement épargné du
harcèlement relatif à l’écolage: imbattable sur toute
la ligne, il était incontestablement toujours le leader
en chef durant les sept années scolaires correspondant à
son passage au collège Saint Thomas d’Aquin. Et son
compère Lucien Fotso Takoudjou l’adjoint incontesté du
leader suprême et quelque fois principal leader, quand
le sort séparait leur route en les envoyant dans des
classes différentes. Le cursus scolaire des deux jeunes
intrépides garçons à saint Thomas d’Aquin se déroula
dans cette ambiance diligentée par la course effrénée
vers le succès, unique gage d’une carrière
professionnelle prolifique. Le collège saint Thomas d’Aquin
de Bafoussam étant situé à presque vingt kilomètres du
lieu où habitaient les deux jeunes garçons et le premier
cours de la matinée débutant assez tôt vers sept heures
trente minutes ; n’étant par ailleurs pas des rejetons
de famille bourgeoise, et par conséquent privés de
l’acheminement au collège par voiture familiale ou par
taxi comme d’autres gosses de leur quartier, les deux
jeunes téméraires étaient alors obligés de se laver
chaque jour de leur couche respective dès l’aube vers
quatre heures et, après avoir accompli leurs tâches
ménagères sous peine d’être privé d’argent de beignets,
entamaient une longue marche à pieds devant durer en
moyenne une heure d’horloge, à travers les ruelles
encore humides et brumeuses de la citadelle encore
endormie.
Progressivement, avec la même
instance et presque la même détermination, dans la même
ambiance et animés par un désir fougueux de servir leur
nation une fois leur cursus scolaire dignement accompli,
ils parvinrent à décrocher leur baccalauréat la même
année, avec mention très bien pour Yassine et honorable
pour Lucien Fotso Takoudjou. Ensemble, mus par le même
dessein, ils firent leur entrée triomphale à
l’université de Yaoundé I. Et ensemble depuis quatre ans
également, ils courent après les différents concours
administratifs. Douze au total ! A chaque tentative, le
résultat définitif avait été toujours le même : échec
retentissant sur toute la ligne, malgré leur courage,
leur acharnement ainsi que leur témérité collective. Et
ensemble depuis quatre ans, ils n’ont jamais désespéré.
Bien au contraire. Leur déboire successif et collectif
constituant plutôt un stimulent pour les défis futurs.
Mais aujourd’hui, Bafoussam a pris du galon et, en
l’espace seulement de seize années, Bafoussam est passé
de la petite bourgade d’abord en une gigantesque
agglomération en plein essor, croulant aveuglement sous
le poids de la misère et de l’improvisation.
Pernicieusement, comme un cheveu qui
blanchit, sa population est passée de deux cent mille
âmes d’abord à presque un million et demie d’habitants.
Malicieusement, comme un fruit qui tombe, Bafoussam a
entièrement englouti et assimilé les villages Baleng,
Bamengoum, Banefo, Bapi ; amorcé d’absorber et
d’assimiler les villages Bandjoun, Penka Michel, Bamenka,
Badenkop et menace de traverser le fleuve du Noun pour
s’étendre en plein pays Bamoun, relevant pourtant du
ressort territorial d’un autre département.
Conséquemment, un pain coûte maintenant cent trente
FCFA, un litre de pétrole lampant trois cent FCFA, une
bouteille 65 cl 33 export quatre cent FCFA, un litre
d’huile de palme sept cent FCFA, un litre d’essence
ordinaire cinq cent FCFA, un morceau de savon 300
grammes trois cent cinquante FCFA… et la douloureuse
ascension fait son bonhomme de chemin. Et quand on
demande à un jeune Camerounais bon teint et honnête :
qui seras tu demain, que feras tu demain ? On n’est
guère étonné de s’entendre dire et à juste titre : tout
ce que le bon Dieu pourra mettre sur mon chemin, à
condition que je puisse croûter quelque chose avant de
dormir, que je puisse nicher sous un toit branlant,
croulant, décent ou indécent, cela importe.
Aujourd’hui, chaque citoyen est
d’abord Bamiléké, Bulu, Béti, Douala, Bassa, Arabe choas,
Bakwéri, Chrétien, Musulman, Anglophone ou Francophone
avant d’être camerounais par la suite. La jouissance
s’est muée en carence, la prudence en méfiance,
l’abondance en souffrance, la repentance en pénitence,
la croyance en médisance. Aujourd’hui, le même
Camerounais, glorieux descendant immédiat de l’autre
Camerounais, serait capable de se rendre en France à
pied, sans compter dans l’hexagone un seul contact, une
seule connaissance ; il serait à mesure d’être un sans
abri à Berlin, de se constituer volontiers prisonnier à
New York, d’être morguier à Tripoli, docker au Caire ;
esclave à Riad ; intégriste en Afghanistan ; artisan de
l’Intifada en Palestine ; Terroriste au Soudan ;
guérillo à Kuba, guide en Amazonie, coupeur de route en
RCA, putschiste en Côte-d’Ivoire, éleveur à Djamena,
prostituée à Rome ; taximan à Libreville, porteur de
bagages à Lagos, marabout à Dakar, vendeur d’illusions à
Singapour, Dubaï, exilé politique à Amsterdam, exilé
économique à Monaco, cireur de chaussures à Bamako,
laveur de voitures à Tunis, veilleur de nuit à Kinshasa…
après bien entendu environ dix huit années d’âpres
études et plusieurs parchemins d’enseignement supérieur
dans la poche. Pourvu qu’il ait quelque chose à se
mettre sous la dent : un peu de foin, un peu de paille,
un toit, un lit, une femme, des gosses et l’impression
de vivre comme les autres… vivent ailleurs.
Manger.
Boire. S’habiller. S’abriter. Pouvoir dormir. Singer la
vie. Tancer l’existence. Surtout pas rêver. Telles
semblent être désormais les seules et ambitions d’une
génération d’hommes.
La bataille pour l’entrée à l’INJS
avait d’ores et déjà été amorcée. A l’issue d’un conseil
familial particulièrement houleux, Yassine avait pu
enfin collecter la rondelette somme de 3.000.000 F
(30.000 FF). Somme requise pour constituer un garde-fou
lors des épreuves orales et éviter toute surprise
désagréable. La famille avait donné cet argent sous
forme de prêt remboursable les deux premières années qui
devaient suivre la sortie de Yassine de l’école. Une
fois ladite somme mise en sa disposition, Yassine
s’était immédiatement transporté chez son ami Lucien et
ensemble les deux amis s’étaient rendus chez le fameux
oncle pour des modalités pratiques.
Quartier Bastos à Yaoundé,
une après-midi de samedi. Un ciel harmonieusement
dégagé, d’un bleu pur. Une atmosphère très
favorable aux joutes sentimentales. Une température dont
les services de la météo avaient dès la veille plafonné
à 26 °C et qui à présent, avoisinait les 32°C.
Quelques rares individus que l’on pouvait aisément
compter sur des doigts d’une seule main, arpentant ou
ravalant l’unique accès qui côtoie des deux côtés des
maisons résidentielles d’une beauté limpide, avant de
s’ébranler vers l’hôtel Sofitel Mt Fébé en se joignant
bien entendu en contrebas à l’autoroute qui y mène. Une
entrée secondaire asphaltée ne débouchant nulle part.
Des deux côtés de la ruelle asphaltée se dressent
orgueilleusement de magnifiques résidences appartenant
aux gothas de la bourgeoisie camerounaise. Villa cossue à
l’intérieur d’une muraille haute de 3 mètres. Un jardin
dont le gazon, d’un vert dense et authentique,
jalousement entretenu, donnait au lieu l’aspect d’une
steppe miniaturisée.
Devant la maison, un duplex style
hollywoodien, se dressent majestueusement deux grandes
statues de lion en bronze incrustées d’or au niveau des
yeux et de la crinière. A l’angle droit de la cour
intérieure se trouve une piscine. Autour de la piscine
sont disposées en permanence douze chaises de couleur bleu ciel, regroupées par quatre sous un énorme
parasoleil planté au beau milieu d’une table en
plastique de couleur blanche.
Dans le parking, il y
avait au total huit voitures : une Toyota Hilux 4 WD,
une Mercedes 300 E couleur noire métallisée, une
Mercedes 280 E couleur noire, une grande Sportage verte
citron encore neuve, une Renault Mégane et une Safrane
tropicalisées toutes deux de couleur verte goyave, une
Golf IV beige et une BMW 720 i couleur marronne.
Deux de
ces huit voitures en l’occurrence la Mercedes 280 E, la
grande Sportage semblaient de par leur aspect n’avoir
pas servi depuis plusieurs mois.
Un jardinier malingre,
les dents en éventail et le dos anormalement voûté,
prototype d’homme exploité à fond jusqu’à épuisement,
était en permanence occupé à infliger de menus soins au
jardin de la résidence Takoudjou Michel dit Souop
bu’goung.
A l’entrée de la villa, le service de sécurité
était assuré par deux costauds agents de Wackenhut à la
mise patibulaire. Tout visiteur était astreint à un
contrôle particulièrement désobligeant. Lucien Takoudjou
étant parent du maître des céans, Yassine et lui ne
s’astreignirent pas aux rigueurs protocolaires. Ils
n’eurent donc pas besoin d’une demande d’audience et ne
furent pas retenus très longtemps devant le portail, au
niveau du poste de sécurité. Cependant, ils durent
passer deux longues heures dans le séjour à attendre le
propriétaire du local. Longue attente au cours de
laquelle ils se livrèrent à de petites confidences,
question de tuer le temps.
- Lucien es-tu vraiment sûr
que le truc va marcher ? Demanda Yassine par contenance.
- Mon vieux Yassine tu peux me
croire sur parole, j’ai confiance en mon oncle. Il
connaît personnellement parfaitement le directeur de l’INJS.
C’est même l’un de ses meilleurs amis. Je l’ai souvent
rencontré ici même dans ces lieux. Il faut une déveine
hors du commun pour que les choses ne puissent pas
marcher comme nous le souhaitons, rassura Lucien.
- Comme on ne sait jamais
trop, si la chose tournait au vinaigre, serait-il
possible de rentrer très facilement en possession de
notre argent sans d’autre forme de procédure, demanda
encore Yassine, cette fois-ci, avec tout le sérieux d’un
homme prudent et soucieux d’un placement qu’il juge
douteux.
- Bien sûr que oui. Je réalise
cependant que tu n’as pas pleinement confiance en mon
oncle. Cela s’entend. Toutefois, crois-tu vraiment que
mon oncle peut se souiller pour six briques seulement ?
Est-ce que tu mesures un peu l’immensité de ses
richesses : la beauté de sa villa, son parking
quantitativement et qualitativement bien garni ? Et ce
n’est pas tout comparé à ses richesses. Ceci n’est que
la partie visible de l’iceberg.
Ces dernières précisions
rassurèrent quelque peu Yassine. Car sous aucun prétexte
il ne souhaitait plus commettre les mêmes erreurs que
par le passé ; erreurs en partie imputables à l’extrême
jeunesse. Mais maintenant il était déjà grand et
connaissait la souffrance et la misère qui entourent le
moindre copeck.
Car ne bénéficiant d’aucune faveur
matérielle de dame nature, il a souvent bataillé dur pour
mériter son pain quotidien.
Au Cameroun, avec le
phénomène de la feymania qui a pignon sur rue, tout le
monde se méfie désormais de tout le monde. Et quand le
serpent a déjà mordu une première fois un individu,
celui-ci se méfiera désormais du mille-pattes. Remettre
à un humain se prévalant par-dessus tout de la nationalité
Camerounaise 3.000.000 F CFA (30.000 FF) sans un
document officiel attestant un tel geste à l’appui, est
très dangereux, par les temps qui courent à Yaoundé.
Car
si la personne à qui on remet une pareille somme est
animée par des pensées négatives, il sera difficile de
faire quoi que ce soit pour rentrer en possession de son
dû. Mais Yassine était quelque peu conforté dans son
acte par l’implication de son ami dans l’affaire. Le
bourgeois crésus n’allait quand même pas « frapper » son
petit neveu et son camarade d’un seul coup.
C’est cette
dernière pensée qui réconfortait Yassine et le poussait
à remettre sans garde-fou son argent à un inconnu,
fût-il un milliardaire en FCFA. L’expérience n’a-t-elle
pas prouvé que le riche aimerait davantage être plus
riche. Et que pour ce faire, il serait bien capable de
toute bassesse , et même de l’abjecte tentation de
dépouiller deux pauvres diables. Ce genre d’histoires
sordides s’étaient déjà par ailleurs produites à
plusieurs occasions à Yaoundé, au dépens d’âmes naïves
et imprudentes.
- Et ton oncle, que fait-il dans la
vie pour avoir autant de richesses, questionna Yassine
au bout d’un long moment de silence.
Moment au cours
duquel chacun des deux amis laissait libre cour à ses
pensées. Yassine épiloguait sur l’immensité des biens de
l’oncle de Lucien. Il ne comprenait toujours pas comment
un homme à lui tout seul, dans le contexte camerounais,
comparable à la jungle amazonienne, avait su tirer son
épingle du jeu .
Comment lui Yassine courait encore
derrière une hypothétique entrée à l’INJS, tandis qu’un
homme à l’exemple de l’oncle de Lucien avait déjà bâti
grâce à mille combines une fortune colossale et
impressionnante ; et comment son ami Lucien pouvait-il
souffrir toutes les misères qu’il endurait alors que son
oncle direct vivait tout simplement sur une montagne de
frics ; et comment le monde était aussi injuste au point
de créer de pareilles disproportions entre les êtres
d’un même univers pour ne pas dire d’une même maison.
Tandis que Yassine voulait tout simplement fuir son pays
natal, poussé dans cette voie par des frustrations et
des exclusions de tous genres, un autre citoyen se
bombait carrément le torse d’avoir sagement bâti un
empire financier orgueilleux.
- Mon oncle, reprit Lucien une
fois revenu sur terre, travaille au Ministère de
l’Economie et des Finances, paraît qu’il est un sous
Directeur des Impôts. En plus de son statut de grand
fonctionnaire ; il est propriétaire exclusif d’un hôtel
de deux étoiles à Yaoundé, il a aussi un dépôt de
Brasseries, deux grands bars, six ou sept cabines
téléphoniques sans compter qu’il est propriétaire de
deux douzaines de taxi. Il possède ici même à Yaoundé en
location trois autres villas semblables à celle-ci, une à Santa barbara, une autre à Etoug-Ebe et la dernière à
Essos. Il possède en outre un immeuble à Douala, un
second à Bafoussam, un dernier à Sangmélima sans oublier
sa villa de retraite à Bandjoun son village natal qui
est en quelque sorte la somme de toutes ses résidences.
En plus de tout cela, c’est un successeur. Il a succédé
à son père qui était un grand notable à Bandjoun. Il
paraît que mon grand-père puisqu’il s’agit de lui, avait
une cinquantaine d’épouses et beaucoup de terrains à
Bandjoun, son fief natal.
- Et ton cher oncle, combien de
femmes a-t-il ? Demanda une fois de plus Yassine.
- Une seule femme, répondit
automatiquement Lucien.
- Une seule ? Rétorqua Yassine tout
médusé.
- Oui, te dis-je, une seule femme.
Cela t’étonne ?
Loin d’étonner Yassine, cela le
surprit carrément.
Comment un milliardaire de la trempe
de l’oncle de Lucien et de surcroît successeur d’un
notable qui comptait en son temps une cinquantaine de
femmes dans sa concession, pouvait-il se payer le luxe
d’avoir une seule femme. De quoi faire retourner
plusieurs fois le vieillard défunt dans sa tombe
sépulcrale. C’est en quelque sorte un crime de
lèse-majesté. L’oncle de Lucien étant originaire de
l’Ouest camerounais, cela paraissait invraisemblable
qu’un homme de l’ethnie Bamiléké richissime par dessus
le marché et successeur d’un vénérable notable de la
lignée de Wabo Dzudom, puisse être le mari d’une seule
femme. Car chez les Bamiléké, la polygamie fait partie
des us et coutumes depuis la nuit des temps. A ce titre,
il n’est pas surprenant de rencontrer des chefs
traditionnels originaires de cette partie du pays, à la
tête d’une véritable armée d’épouses. L’histoire raconte
même qu’un des monarques de ce village du nom de Fô
Kamga était le maître absolu d’une colonie de trois cent
épouses. Et justement, l’oncle de Lucien était fils de
Bandjoun. La polygamie étant la chose la mieux partagée
chez les vaillants Bamiléké du Cameroun, aucun mâle
valide qu’il soit riche ou pauvre, jeune ou vieux, ne
dédaigne pas le fait de se sentir dans la peau d’un
homme partageant l’intimité de plusieurs femmes. Voilà
donc curieusement qu’un milliardaire, issu de la même
matrice que le légendaire roi Fô Kamga, était resté
fidèle, du moins officiellement, à une seule femme.
Yassine était d’autant surpris que, lorsqu’il avait posé
cette question, c’était juste pour en savoir le nombre
exact de ses femmes, et non pour s’entendre dire qu’il
était monogame. Que Lucien lui affirmât que son oncle
avait un harem d’une centaine d’épouses ne l’aurait
aucunement ébranlé, au regard de l’étendue de patrimoine
immobilier et mobilier.
- Avec une seule femme, c’est sûr
qu’il n’a pas beaucoup d’enfants, remarqua une fois de
plus Yassine.
- Mon oncle est père de cinq
enfants : trois garçons et deux filles. Les deux filles
sont étudiantes aux Etats-Unis. L’une fait la médecine
|