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Roman de

 

 

THEO KEN

 

 
 

DOUZIEME PLAIE 

 
 

 

 
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« Yassine tu peux t’estimer heureux car tu es admissible au concours d’entrée à l’INJS. Le verdict partiel vient tout juste de tomber ».

 

L’Institut National de la Jeunesse et des Sports. Un nom. Une histoire. Une légende. En milieu averti, l’évocation seule de ce nom suffit pour déclencher des convoitises bien légitimes. Yassine savait, avant même de prendre l’ambitieuse décision de se jeter dans l’arène que la partie comportait d’énormes risques.

 

Surmontables par ailleurs pour les ayant droits ; Inviolables voire infranchissables pour les intrus indésirables, dont Yassine en était l’un des dignes représentants.

 

 Fils de paysans à revenus incertains, de surcroît sorti de nulle part, comme on le dit très souvent, parlant des self-made men parvenus au sommet de la gloire au prix de mille subtilités, Yassine était convaincu avant même le coup d’envoi que ses chances se voir parachuter au panthéon de l’INJS reposaient désormais non pas sur ses multiples potentialités intellectuelles, mais beaucoup plus sur le facteur destin. Et, parlant justement de destin, il n’était pas sur d’en avoir un. Si oui, le sien aurait précédemment appartenu à un ange en disgrâce devant sa sainteté.

 

 De la sorte que l’INJS étant un club de prime abord hermétiquement fermé à toute velléité méprisable et délibérément protégée par une classe dirigeante foncièrement soucieuse de sa pérennisation politique, n’y entrent en principe en son auguste tabernacle que les fils à papa, le cousin ou le frère d’un tel dignement placé, en un mot comme en cent, les enfants d’illustres personnages dont les noms courent le pays d’un bout à l’autre, laissant derrière cette nommée familiale de fortes odeurs de billets verts, de pétrole, de bois, de diamant ou d’or. Bref la haute bourgeoisie et tout ce qui gravite autour. A ce propos, le rêve de tout footballeur digne de ce nom n’est il pas d’être un jour Sociétaire du mythique club madrilène du Real ? Cependant combien sont-ils en une décennie les footballeurs qui verraient ainsi leur rêve se muer en réalité ? Très peu en somme. Ainsi donc une part non négligeable des hauts dignitaires du précédent et même de l’actuel régime en place au Cameroun, ce depuis l’indépendance du pays survenue le 1er janvier 1960, n’ont-ils pas à ce titre fourbi leurs armes sur les bancs de cette auguste institution, Et aujourd’hui, la contre partie de leur crochet académique là – bas est tout simplement élogieuse. Beaucoup parmi ces élus roulent depuis belle lurette sur l’or et les nombreux privilèges dus aux personnalités de leur rang sautent à l’œil nu : villas orgueilleuses, longs cigares, domestiques, femmes de maison, femmes de chambres, femmes de compagnie, maître d’hôtel, majordome, maîtres de cérémonie, chauffeurs, courtisans, grosses cylindrées, basse – cour, croisade romantique à MAJORCA, emplettes à Paris et parfois à NEW-YORK.

 

Pour les besoins de la cause et pour mille autres lois non écrites mais savamment codifiées, il faut donc à tout jamais protéger la poule aux œufs d’or contre les regards indiscrets et appétissants de ceux des citoyens qui croissent en dehors du cercle de commandement, en les empêchant coûte que coûte de se rapprocher ne serait-ce que d’une seule once du gâteau sacré. Autant un homme jouissant déjà d’un quelconque avantage social cherchera à amasser davantage de biens, autant il consacrera beaucoup d’énergie pour protéger sa situation sociale et pérenniser ses innombrables privilèges.

 

Si les principales Universités du pays brassent quatre vingt quinze pour cent de chômeurs diplômés, en revanche aucun étudiant ayant régulièrement accompli son cursus universitaire à l’INJS n’a jamais du moins jusqu’à présent, connu les affres de la débauche. Tous, sans exception trouvent leur place au sein de l’élite dirigeante, c’est-à-dire autour du soleil. Et les rayons de ce soleil humanisant, en irradiant leurs âmes illuminent par la même occasion leur quotidien. A ce titre, aucune gonzesse, quels que soient son éclat physique et son milieu social ne peut avoir le courage de cracher sur les avances, même maladroites ou approximatives d’un pensionnaire de l’INJS. Le label seul à cet effet jouant à la fois la  séduction, la motivation et même la finition.

 

Soleil intense après une intense nuit de pluie. Joie légitime après frustrations et privations. Affrontements fratricides pour un butin immédiatement périssable. Talents étouffés au portillon de l’égoïsme humain.

Marches subitement à reculons jusqu’à effondrement total après plusieurs jours de pénibles et douloureuses avancées.

 

Stigmates, meurtrissures, courbatures, blessure sans trace de combat. Pauvres embourgeoisés, ignorant tout jusqu’à leurs précédentes conditions. Assassins ayant revêtu la toge de l’avocat, la soutane du prêtre, le béret du policier, le casque du soldat. Guérison insolite après une longue et ténébreuse agonie. Acquittement en dernier recours après avoir arpenté durant une décennie les couloirs de la mort.

 

Partir sans regrets. Mettre la main à la charrue et surtout ne pas regarder en arrière. Laisser derrière soi  tout ce qu’on a de plus cher et de plus sacré : l’amitié, la famille, le pays. Partir sans toutefois savoir où l’on va exactement. Mais partir quand même. Avec comme bâton du pèlerin sa foi, l’espoir en lieu et place de la boussole, et la témérité en guise du livre de chevet. S’évader pour ne plus vivre un quotidien poreux, une existence sans issue, une ambiance délétère.

 

Aller tel un soldat inconnu, à la conquête du droit de vivre, de se soigner, de se nourrir, de s’épanouir, de se vêtir, de se loger, de s’autodéterminer. La vie en elle-même n’est-elle déjà pas une sorte d’aventure à haut risque ? Une aventure dans laquelle seuls les plus forts et les élus tirent leur épingle du jeu ; les faibles et les damnés servant de marchepied  pour les premiers. Voler, tel un oiseau migrateur, ne craignant que le Divin seul , d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, sans avoir à transiter par une quelconque Ambassade, solliciter un certain permis de séjour. S’arrêter néanmoins de temps  à autre pour s’accorder une pause, pause au cours de laquelle le sort de l’humain  en sera le seul menu.

 

 Quand Yassine n’avait rien d’intéressant à se mettre sous la dent, surtout depuis le coup des antigangs et depuis la cuisante déculottée devant la cathédrale Notre Dame des Victoires, il s’associait de fait à Sylvère et, ensemble, ils pouvaient passer des heures et des heures à rêvasser, confortablement installés sur le "banc de touche" au lieu dit "Gold Fassl bar". Cependant, avec au menu de leurs discutions un seul leitmotiv, l’exil, une seule destination, l’Europe et accessoirement l’Amérique du Nord. Jaugeant ainsi à longueur des causeries parfois chaotiques leur chance, leurs capacités quant à leur future entreprise somme toute périlleuse.

 

S’attardant au passage sur le cas oh combien illustratif de leurs amis jouissant déjà d’un séjour en territoire de leur rêve, ou bavant d’admiration sur la situation de ceux qui venaient tout juste de quitter le pays et  dont les noms animaient encore en quelque sorte  les conversations interminables dans les chaumières ; avec en toile de fond une pensée admiratrice à l’endroit des amis qui, ayant miraculeusement obtenu leur visa Schengen, synonyme de bénédiction divine, faisaient encore la ronde de leur connaissance dans le but inavoué de glaner quelque admiration supplémentaire et surtout des « gars vous êtes en haut ou vous êtes déjà arrivés ». Les deux amis discutaient souvent si bien que, pris de fatigue, Yassine s’endormait sur le banc de touche, cerné de part et d’autre  par de personnes étrangères, oubliant ainsi qu’il se trouvait bel et bien dans un endroit public qui plus est était un bar et, minimisant par le fait même les dangers réels que représentait un tel geste. Car sait-on jamais, s’échappant par hasard du contrôle d’un  homme ivre à souhait, une bouteille peut voler dans n’importe quel sens et pourrait par conséquent atterrir n’importe où et pourquoi pas sur le crâne d’un individu endormi. Dans de pareilles circonstances, aucune juridiction ne saurait donner valablement ou partiellement raison à celui-ci. Tout au plus, l’auteur d’un tel forfait dans le meilleur  des cas,  pourrait conduire sa victime à l’hôpital et prendre en charge les frais de son hospitalisation. Et si par hasard l’incriminé se trouve être un simple gueux, comme on en trouve à la pelée dans les buvettes de la capitale, à la quête de fonds de bouteilles abandonnées, la victime sera purement et simplement abandonnée à son triste sort. Mais dans l’un ou l’autre cas, le fait étant déjà fait, aucune autre possibilité ne sera plus envisageable.

 

 Lucien Fotso Takoudjou venait ainsi de faire son entrée à « Gold Fassl bar ». Il était tout euphorique en arrivant. Dégoulinant de son visage gras, une légère couche de sueur perlait le long de son cou. Sans doute avait-il couru, pour porter à la connaissance de son très cher Yassine la primeur de la très bonne nouvelle, laquelle bonne nouvelle aux yeux du nouvel arrivant, avait ni plus ni moins, valeur d’une nomination ministérielle.

 

-   Qu’importe ? Si ça doit finir comme fois précédentes il n’y a vraiment pas lieu de jubiler.

        Loin de faire bondir de joie le principal bénéficiaire, la très bonne nouvelle  que venait de délivrer Lucien Fotso Takoudjou avec beaucoup d’enthousiasme et d’entrain, avait plutôt chose curieuse, installée Yassine dans une indifférence glaciale. C’était à peu près comme si on était venu annoncer à un incrédule famélique qu’il y aura à manger et à boire pour tout le monde dans le paradis du Seigneur. Et puis quoi encore. Entre temps, en attendant le paradis promis, que fallait-il faire dans l’immédiat ? Cesser d’exister ? Ou mourir de famine avec pour unique consolation une vague promesse divine ? Voilà bien de quoi faire crever de rire un chameau centenaire.

        - Et ton résultat à toi, qu’en est-il exactement, est-il au moins positif demanda Yassine avec désintéressement.

        - Je suis aussi dans le lot de personnes déclarées admissibles, précisa Lucien Fotso Takoudjou en prenant carrément place sur le « banc de touche » entre Yassine et Sylvère. Le nouvel arrivant était excité comme une chienne en chaleur. Au fur et à mesure que les gens entraient ou sortaient de Gold Fassl Bar, l’atmosphère montait de plusieurs crans tandis que dehors le soleil, tel un voyageur solitaire, se dirigeait à petites enjambées vers l’Ouest du pays où d’ordinaire, ce depuis de lointaines époques il finira apparemment sa course, laissant derrière lui le terrain à un autre acteur de la nature : le froid. Et bientôt, quand l’ombre de la nuit aura couvert la capitale camerounaise de son épais manteau noir, certains clients parmi les plus zélés se seraient déjà fait de parfaits disciples de Bacchus.

 

      - A quand sont donc prévues les épreuves orales ? Questionna une fois de plus Yassine avec la même indifférence.

      - Elles sont fixées pour le 10 janvier, c’est-à-dire la fin de la semaine prochaine. Si j’ai bonne mémoire, le 10 janvier sera bien un vendredi. A partir  assez pour d’éventuelles tractations en coulisses n’est-ce pas ? Yassine ne répondit pas directement à la dernière question de Lucien. Plutôt, il posa une autre question.

      - Combien y a-t-il eu d’admissibles ou si tu le veux bien, quel est le nombre exact des admissibles ?

      - Quatre vingt dix au total.

      - Hein ! Quatre-vingt-dix seulement ? Tu blagues ou bien tu te moques de ma gueule ?, S’exclama Yassine en écarquillant les yeux.

      - Ai-je l’air de quelqu’un qui blague ?

 

 A cette heure précise, remarques que je n’ai pas encore pris une seule goutte d’alcool. Je dis bien quatre-vingt-dix, pas un seul de plus pas un seul de moins et je viens de ce pas de l’INJS. A cette réponse dépouillée de toute forme de plaisanterie, un léger sourire parcourut le visage glabre de Yassine. C’est alors que, pour la toute première fois depuis que Lucien Fotso Takoudjou était à ses côtés, haranguant avec fougue un être insensible et au demeurant hostile, il commença à prendre activement part à la discussion qui, dans les touts débuts, avait l’air d’un dialogue de sourds. Yassine avait sans doute réalisé que son destin venait tout juste de basculer. Les événements les plus heureux ou les plus significatifs dans l’existence d’un homme n’arrivent-ils toujours pas au moment où on s’attend le moins ?

 

Pour la première fois depuis l’incident avec les antigangs et le coup fourré devant la cathédrale Notre Dame des Victoires, il se sentit renaître. Telle une flèche incendiaire venue tout droit de mars, une joie parfaite transperça son cœur. A preuve, les événements prenant carrément une autre tournure, Yassine délia la bourse et offrit en guise de gratitude à mi-parcours une petite tournée à ses deux compagnons. Thomas dit le charcutier à cause de son sexe anormalement développé, un gars originaire de l’Extrême-Nord, de la localité de Kousséri et qui jouait en même temps le rôle de ramasseur des bouteilles et de serveur à Gold Fassl bar leur servit trois boissons fraîches : un  Coca-Cola 65 cl, une Castel, une grande Guinness. La Guinness était pour le nouvel arrivant, la Castel pour Sylvère et le Coca-Cola revenait de droit à Yassine. Comme Yassine et Sylvère n’avaient pas encore entièrement vidé leurs précédentes consommations, Thomas « le charcutier »  coupla les nouvelles recrues à celles-ci. Il décapsula naturellement la grande Guinness de Lucien Fotso Takoudjou. D’un seul trait, celui-ci ingurgita le tiers de son contenu puis, tel un chameau désaltéré après une semaine de marche dans le désert, il la déposa entre ses jambes et rota vigoureusement la main contre la bouche. Cela sentait un mélange d’œuf bouilli et de la bière.

 

     -   L’espoir est encore possible, reconnut Yassine avec philosophie. Car avec seulement quatre-vingt-dix admissibilités pour quatre-vint places requises, cela donne tout de même lieu à beaucoup d’espoir. Dès à présent, je suis presque persuadé qu’au moins une personne de nous deux ferait partie de la liste définitive. Car vois-tu, dix personnes seulement seront recalées à l’issue des épreuves orales. Mais,  puisque nous sommes bel et bien au Cameroun et que le Cameroun c’est éventuellement le Cameroun comme on a coutume de clamer à qui voudrait bien entendre, ne nous perdons pas en comptabilités futiles. Conformons-nous à la réglementation en vigueur chez nous à savoir battre le fer quand il chauffe encore. Ceci dit, Il faut faire très vite, en rencontrant pour les besoins de la cause quelqu’un de haut placé, pour ne pas avoir la désagréable surprise de se retrouver en fin de compte parmi les dix malheureuses personnes que le tamis des oraux retiendra. Rien qu’à penser à cette probabilité quoique très peu probable, je suis près à frapper à toutes les portes même à celle du diable

 

      - Yassine, de ce point de vue, je te donne entièrement raison. Après ici, j’irai directement voir mon oncle. Il a des tentacules très longs et ses ramifications remontent jusque dans le cœur même du sérail. En outre, il compte à son actif des amis très hauts placés. Je crois pour ma part qu’il est l’homme le mieux indiqué pour toute sorte de négociation. Dès que j’aurais rassemblé toutes les informations nécessaires, je t’en tiendrai informé.

 

     - Lucien, pour être plus précis, as-tu une idée sur les conditions de ton oncle, je veux surtout parler de son prix ? Questionna en dernier ressort Yassine après douze ou quinze secondes d’évasion.

 

     - Pour ce qui est de l’INJS, je n’ai aucune idée là-dessus. Mais en général, le prix des autres concours de grande envergure oscille entre deux millions et trois  millions selon les tuyaux. C’est en tout cas l’information qu’il m’avait donnée au cours d’une précédente rencontre. Si je m’en tiens à cette déclaration là, il faudrait peut être s’attendre au même prix ou presque.

 

     - C’est un peu fort mais si c’est un tuyau sûr, ça vaut la peine d’essayer. L’essentiel pour nous serait d’entrer d’abord à l’INJS. On ne perd cependant rien en y investissant trois millions de francs CFA. Une fois sur le terrain, en deux ans seulement, cette somme sera récupérée d’une façon ou d’une autre. Toutefois, quand tu auras rencontré ton oncle, passe chez moi ce soir même afin qu’ensemble, nous essayons de voir la conduite à tenir.

 

     - Bon les gars, permettez que je vous quitte. L’heure étant grave, il ne faut plus perdre une seule seconde. A 28 ans, je n’ai pas envie de terminer ma vie dans l’anonymat de la pauvreté absolue. A quoi m’auraient alors servi ces nombreuses années d’études et les nombreux parchemins que j’ai obtenus ? Ceci dit Lucien prit congé des deux amis. Lucien Takoudjou avait beaucoup plus parlé pour lui qu’à l’intention de ses interlocuteurs. Il avait l’air aux anges et ne paraissait plus appartenir au monde des humains mortels. Car pour lui, l’occasion de l’INJS étant très stratégique, il la considérait purement et simplement comme étant une fin en soi. Sauf un coup du sort singulièrement inqualifiable méchant, Yassine pourrait dès la rentrée académique prochaine, être étudiant de la prestigieuse INJS de Yaoundé. Quelle merveilleuse perspective ! Au niveau même des admissibilités, le tamis avait été particulièrement sévère : 14.000 candidats étaient sur la ligne du départ et 90 personnes seulement avaient pu franchir la ligne d’arrivée. Et des 90 récipiendaires provisoires, dix ni plus ni moins devaient être retenus par les mailles du tamis au finish. 80 élus pour un total de 90 appelés. Yassine avait donc 9/10 de chances de voir enfin l’un de ses rêves les plus chers se réaliser.

 

Il y avait de quoi avoir espoir car Yassine touchait peut être déjà au bout de son long et interminable tunnel. Si donc, à l’issue des épreuves orales, Yassine retrouve son nom parmi ceux des 80 élus, il ne voit plus pour quelle raison il se lancerait dans cette aventure qui était jusqu’alors son unique issue de secours : à savoir, partir à tout prix et à n’importe quel moment. Son grand-père qu’il a souvent considéré comme étant l’un des plus grands sages bantou ne lui a-t-il toujours pas dit que « mieux vaut un tiens que deux tu auras » ? Le sage Wadjounoué ne lui avait jamais dit de qui il tenait cette maxime populaire. Mais aujourd’hui mieux que par le passé, cette sage maxime revêtait une signification irréfutable à ses yeux. On lui a  toujours vanté les mirages de l’Europe : ses beautés, ses richesses, ses belles femmes nues sur les couvertures des revues pornographiques, sa culture magique et mystérieuse

 

. Par le biais de la télévision et des grands magasines à sensation, il a souvent admiré les beautés éternelles des villes européennes : Paris, cette ville est plus familière à Yassine que son Yaoundé natale ; Rome, symbole de la chrétienté vivante, ville éternelle ; Madrid, Barcelone, Amsterdam, Londres ; les bandes dessinées de Blek le Roc parlent le plus souvent avec un cinglant cynisme et beaucoup d’ironies des soldats de sa très gracieuse Majesté, même si ces derniers exerçassent leur forfait au nouveau monde plutôt que sur le vieux continent ; Berlin, autre légende, capitale de l’orgueilleuse allemagne  nazie avec Hitler. Cette France, si lointaine et si proche à la fois.

 

Yassine a commencé à la connaître, au cours élémentaire d’abord lorsqu’il étudiait sa géographie, ensuite quand il récitait sous la menace du bâton de son maître, les poèmes éternels de Victor Hugo, les fables de Jean de Lafontaine ou de Prospère Mérimée. Plus tard au collège, quand il pouvait déjà séparer la bonne  graine de l’ivraie, il fondit d’admiration devant les écrits d’Alfred de Vigny, de Jean Jacques Rousseau, de Voltaire, de Molière, de Pierre Corneille, de Montesquieu, de Georges Bernanos, d’Alfred de Musset, de Diderot, de Pierre Loti. Et beaucoup plus tard à l’université, contre toute attente et contre l’avis de toute sa famille, il opta sans hésitation pour les lettres modernes françaises alors même qu’il venait d’obtenir avec brio et maestria un bac série scientifique. Tant son père aurait voulu qu’il devînt médecin comme son grand cousin Kouam. Tant de fois cité en exemple dans toute la famille pour ses bienfaits et ses interventions auprès des personnes malades. N’est-ce pas lui qui a sauvé sa propre mère de la fièvre de cheval, qui a failli l’emporter la fois dernière.

 

L’amour de Yassine pour la France remonte donc à sa plus tendre enfance mais la soif de concrétiser cette lointaine idylle ne l'a jamais quitté.  Depuis un bon paquet d’années, tous les 14 juillet, jour anniversaire de la fête nationale française, symbolisant la prise de la Bastille du 14 juillet 1789 et matérialisant le triomphe de la liberté sur la barbarie, concrétisant l’instauration de la République sur les cendres de la monarchie oppressante, la télévision nationale camerounaise diffuse en direct les festivités marquant ce grand événement. Quelles que soient ses occupations, Yassine n’a jamais manqué une seule édition. Chaque 14 juillet donc, confortablement assis devant le petit écran, il associe ses émotions à celles des millions de Français. A force de vivre ces grands moments de l’histoire d’un pays et d’un peuple qui l’ont autant stigmatisés, en direct, le 14 juillet revêt la même signification que le 20 mai, date anniversaire de la fête nationale de son propre pays.

 

        Tous ceux qui sont allés en Europe sont revenus avec les poches pleines. Tous ceux qui reviennent d’Europe obtiennent tout ou presque gratuitement. : les belles femmes, le respect, les relations… même les analphabètes, ceux qui n’ont jamais pu franchir le cap du cours moyen I,  et même ceux qui ne s’expriment dans aucune langue autre que leur dialecte, une fois qu’ils sont allés en Europe, ils en sont revenus avec les poches pleines, la tête plus vide que jamais.

 

Qu’importe, tous les chemins ne mènent-ils en fin de compte pas à Rome ? Dans ce cas précis, ce ne sont pas les moyens pour parvenir à ses fins  qui comptent mais la finalité. Dans la société africaine d’aujourd’hui, seul le résultat a un sens. Le moyen conduisant à un quelconque résultat, n’a plus aucune valeur. Mais, face   à toute forme d’aventure, la plus petite des situations acceptables est raisonnablement préférable. Paris ou toute autre ville d’Europe est le chemin le plus court pour arriver à la richesse, et conséquemment au bonheur, mais l’homme prudent doit privilégier l’occasion présente, celle qui, directement, est sous la main. Paris, Londres, Rome… demeurent avant tout une aventure pure. Rien de plus. L’INJS étant cependant une réalité. S’il y avait donc un choix opérer Yassine opterait sans aucun regret pour le deuxième. Si jusqu’à présent Yassine avait fait de Paris son alpha et son oméga, c’était faute de mieux. C’était aussi et surtout parce que son pays ne lui offrait aucune alternative : ce n’était pas faute d’avoir essayé. Oui Yassine avait presque tout essayé auparavant : aussitôt qu’il avait obtenu sa licence en Lettres Modernes Françaises option Espagnole à l’Université de Yaoundé I, il s’était lancé dans la sauvette avec de très grandes ambitions.

 

Il vendait les livres de seconde main sur le parvis de la Cathédrale Notre Dame des Victoires de Yaoundé. Tout se déroula très bien  la première année. Tant et si bien que Yassine avait cru que les portes de la vie lui étaient désormais grandement ouvertes. Après donc une première année de vente, d’achat et d’échanges de livres et de bouquins d’occasion, il réalisa un bénéfice net de 800.000 F CFA (8.000 FF). Cette cagnotte l’encouragea à acheter les marchandises en quantités importantes: les manuels scolaires pour une valeur de 500.000 F CFA (5.000 FF), les bandes dessinées pour 200.000 F CFA (2.000 FF) et les romans pornographiques et ses dérivés pour 100.000 F CFA (1.000 FF)… Les affaires allant crescendo, Yassine était de plus en plus sollicité par une clientèle mordante et régulière. Mais un matin du 30 juin 1996 aux environs de onze heures, la voirie urbaine est arrivée à l’improviste avec à sa suite un groupe de manutentionnaires drogués et agressifs à souhait et a tout emporté. Tout, sans en omettre le moindre bouquin déchiré. Lorsque Yassine et ses infortunés compagnons s’étaient présentés à la voirie municipale, par après, pour avoir des explications , le responsable en charge leur balança à la face que les marchandises réclamées n’étaient jamais arrivées à bon port. Ayant dit ceci, il pria les plaignants de libérer les lieux sous peine de « poursuites judiciaires ». Après cette débâcle, Yassine voulut d’abord se pendre.

 

Fort de l’éducation reçue, il s’abstint juste à temps. La somme des lectures ingurgitées depuis son enfance l’empêcha de commettre une pareille forfaiture. En se mettant une corde au cou, il donnait par cet acte plus de peine à son père qu’il ne se donnait un plaisir macabre à lui-même. Cette foudre passée, il reçut de son père un coup de main d’un montant de 200.000 F CFA (2.000 FF) pour relancer son affaire. « C’est un prêt que j’ai contracté auprès de ma tontine pour un intérêt de 10 % le mois. Dès que les choses seront revenues dans l’ordre, pense à remettre la dette d’autrui. Je ne tiens pas à me déshonorer devant mes amis », avait précisé son paternel en lui remettant la somme. Maîtrisant mieux son ancien business, Yassine se relança dans la vente des livres.

 

Toutefois, il changea le lieu de vente. Il s’installa cette fois-ci devant la pharmacie du Soleil. La rivière avait repris son cours normal et les choses allaient déjà de mieux en mieux. Tant et si bien qu’au bout de quatre mois d’âpres combats, Yassine avait déjà dans son compte courant à la CCEI Bank, la rondelette somme de 300.000 F CFA (3.000 FF). Mais un matin du 30 Octobre 1997, un autre incident éclata : Yassine acheta comme à l’accoutumée en deuxième usage, un livre de géographie de la classe de 3ème en très bon état à un garçon d’une vingtaine d’années. Ce dernier lui avait dit en lui cédant ledit livre, qu’il appartenait à sa sœur cadette et qu’il le revendait dans l’optique d’en acheter un autre pour la classe supérieure. Deux heures de temps après que la vente ait eu lieu, le même vendeur se pointa devant Yassine cette fois-ci flanquée de trois messieurs à la mine d’enterrement qui se présentèrent cartes professionnelles à l’appui, comme étant des antigangs en mission spéciale. Ces derniers arrêtèrent Yassine avec pour motif « recel d’articles volés ».

 

En clair, si une telle histoire s’avérait fondée, Yassine était passible d’une peine allant d’un à trois ans. L’ayant entraîné à l’écart dans leur véhicule de service, ils proposèrent à l’infortuné Yassine au choix un arrangement à l’amiable ou une traduction devant une juridiction compétente. Ils soutinrent leur proposition en arguant que le livre litigieux appartenait à une collection qui aurait été subtilisée, dans une grande librairie de la place après cambriolage à mains armées et que si l’affaire allait plus loin, Yassine serait tenu pour principal responsable de ce forfait. Et qu’en plus, comble de malheur, cette librairie dévalisée est la propriété d’un monsieur haut placé de la ville, un ponte du régime en quelque sorte. En somme, puisqu’il y avait une preuve à l’appui, Yassine s’en sortirait au moins avec une bonne dizaine d’années d’emprisonnement ferme, ceci sans compter les dommages et intérêts. La seule alternative acceptable fut un arrangement à l’amiable. Le prix de ce compromis fut cependant trop fort : 300.000 F CFA (3.000 FF) que Yassine se trouva dans l’obligation de payer rubis sur ongle. Il paya donc la note pour le rachat de sa liberté en péril. Et son entreprise, une fois de plus, s’écroula. Mais il s’en sortit tout de même avec de quoi relancer une autre petite affaire.

 

Ce n’était que quelques jours plus tard que Yassine se rendit compte qu’il avait été victime d’une escroquerie de la plus pire espèce. Car dans les jours qui suivirent ce scandale, la même histoire se répéta  à plusieurs endroits de la capitale au détriment de ses camarades du même métier. Les antigangs en question étaient des vrais ; et le petit vendeur du livre était un des leurs. Cependant, l’histoire du livre volé et de la librairie cambriolée étaient de pures inventions des escrocs. Le stratagème fut ainsi éventré quand le piège s’était déjà refermé sur Yassine. Courageusement, il enterra très vite ce nouveau coup de massue reçu en pleine tête. Ensuite, il y avait eu un communiqué radio officiel annonçant le concours d’entrée à l’INJS. Yassine envoya ses dossiers. Par la suite, tout alla, du moins jusqu’à présent, comme dans un conte de fées : d’abord son nom figura bel et bien sur la liste des 14.000 candidats appelés à prendre part au concours ; après examen, correction et délibération, son nom était à présent sur la liste des 90 personnes retenues pour les épreuves orales, c’est-à-dire l’ultime étape.

 

Si le destin continuait à pousser son étoile dans la bonne direction, il y avait fort à parier que son nom se retrouve à l’issue de ces fameux oraux sur la sacro-sainte liste définitive ! Ainsi donc, il irait à l’INJS, c’est-à-dire au creuset même de l’intelligentsia, ultime étape vers la richesse et le bonheur. Quel honneur pour lui de pouvoir servir son pays ! Ce fut d’ailleurs là son rêve d’enfance, à savoir servir sa nation en apportant sa part de pierre à l’édification d’une nation forte et prospère. Celui d’émigrer en Europe n’est venu qu’avec l’âge, au fur et à mesure que la situation économique du pays s’assombrissait à vue d’œil. Le rêve de s’exiler était alors venu s’installer à la place du rêve patriotique de l’enfance. Mais peut-être que tout n’était pas encore terminé. 90 personnes appelées pour 80 élus. C’est-à-dire pour la toute première fois dans l’histoire des concours administratifs au Cameroun en même temps beaucoup d’appelés et beaucoup d’élus ; c’est incroyablement magnifique et magnifiquement louable à la fois. « Et si par bonheur ma famille accepte de verser les 3.000.000 F CFA (30.000 FF) au tuyau de l’oncle de Lucien, je serai un garçon peinard et pourrai ainsi dire adieu à la misère, susurra Yassine en essuyant des larmes de joie qui inondaient perfidement ses joues claires.

 

-  Yassine, si tout se passe bien après les oraux, que comptes-tu faire réellement ? Ne me dis surtout pas que tu vas oublier notre rêve qui, à force d’y penser est devenu notre raison de vivre. Questionna Sylvère, après s’être rendu compte du trouble dans lequel l’affaire de l’INJS avait installé son complice des temps difficiles. En effet, depuis le départ de Lucien Takoudjou, Yassine semblait s’être transporté ailleurs. Noyé comme il l’était dans ses réflexions enflammées, il avait carrément oublié la présence de Sylvère. Il semblait désormais s’appartenir à lui seul. L’éventualité d’être seulement à deux pas du sacre suprême l’avait considérablement entraîné dans une autre dimension. Voyant donc sa réussite à portée de tir, il commençait déjà à fantasmer.

 

- Sylvère, tu ne peux pas savoir ce que représente pour moi l’INJS . Si je réussis en fin de compte à ce concours, ce sera une juste récompense pour mes nombreuses années d’études. Si nous jeunes d’aujourd’hui, éprouvons le désir absolu d’émigrer en Europe, c’est parce que toutes les issues ou presque sont bouchées ici au pays. On a l’impression que l’on est asphyxié. Cependant, qu’est-ce qu’un étudiant de la fameuse INJS a à envier  à un qui vivrait en France ? On ne peut pas aller ailleurs courir derrière ce que l’on a à portée de main dans son pays natal. L’ailleurs c’est l’inconnu ; on peut réussir tout comme on peut échouer. Il est vrai que les opportunités sont plus nombreuses ailleurs. Mais mieux vaut « un tien que deux tu l’auras », comme aime bien le dire mon vénérable grand-père. Et dans le cas précis, il ne s’agit pas d’un tien mais bien de l’INJS. Le rêve de tout jeune de notre âge dans ce pays, c’est d’entrer à l’INJS et mourir. C’est en quelque sorte le raccourci vers le pouvoir et le pouvoir est le meilleur raccourci en Afrique pour parvenir à la fortune, au trésor et à la richesse.

 

       - Yassine, ne me dis quand même pas que si on te donne un visa tout de suite là, tu refuserais de voyager fit Sylvère avec raillerie toujours pas convaincu de l’éclairage que Yassine venait de lui faire.

 

      - Certes, comme tu le dis, si on me donne un visa sur-le-champ, je voyagerais sans même réfléchir une seule seconde. Ne venais-je pas de te dire que « mieux vaut un tien que deux tu l’auras ? » Encore que je ne suis pas définitivement admis. N’oublie pas qu’il y a encore l’étape des oraux. Même si pour l’instant j’ai 9/10 de chance d’être retenu, rien ne me rassure cependant que je serai à l’INJS la rentrée académique prochaine. Du chemin reste encore à parcourir pour parvenir à un bon résultat. Mais en attendant, il faudrait que je me concentre afin que tout se passe bien à mon avantage, répliqua Yassine, l’air très sérieux.

 

      - Gars il n’y a que la mort seule qui m’empêchera de m’exiler vers l’Europe, l’Amérique ou l’Asie du Sud-Est. Avec la misère et les nombreuses frustrations qui sont érigées en règle de vie dans ce maudit pays, je préfère crever dans une prison en France ou aux Etats-Unis que d’errer sans but ni raison apparente dans cette vallée des larmes qu’est l’Afrique. Vivre en Afrique, c’est mourir avant le jour prévu, c’est vivre deux fois l’enfer, c’est vivre sans objectif, sans but ni espoir. Si l’ordre du monde avait été l’inverse, je suis persuadé que les Européens et les Américains n’hésiteraient pas un seul instant à faire comme leurs semblables africains ; c’est-à-dire en venant ici chez nous chercher de quoi se nourrir bref chercher le bonheur.

Tant qu’il n’y aura pas l’espoir sur place, on le recherchera toujours ailleurs. Même si devant, se trouve la mort avec tous ses corollaires : le racisme, l’apartheid, la xénophobie, le nazisme, le fascisme, le FNL ainsi que tous les extrêmes droitistes et gauchistes de la terre… Je croyais pour ma part que quel que soit ce qui arriverait, nous irions jusqu’au bout de notre logique. Voilà qu’une petite histoire de l’INJS et consorts est venue te semer le trouble dans tes pensées. Tu n’es pas un vrai combattant. Qu’est-ce que l’INJS à côté de nos rêves si chèrement entretenus ? S’indigna Sylvère avec la dernière énergie.

 

     - Sylvère, comment peux-tu dire que j’ai trahi notre cause, que je ne suis pas un vrai combattant ? Je suis seulement objectif dans ma manière de réfléchir. Je reste toutefois sur la même longueur d’ondes sous réserves bien sûr des résultats définitifs de mon concours. Et si, comme tu le disais tantôt  un visa pour la France tombe, je voyage sur-le-champ, sans me poser une seule question.

         Assis, comme à son habitude à « Gold Fassl bar » sur le banc de touche en compagnie de son ami Sylvère, Yassine était entrain d’épiloguer avec ce dernier sur l’unique sujet qui revenait constamment à la une de leurs préoccupations quotidiennes : l’exil…

        

Confectionné à base des planches d’acajou, long de trois mètres et de la hauteur d’un tabouret de type standard, le banc dit de touche est le premier rempart pour toute personne qui arrive à Gold Fassl bar. Disposé  de tout son long, dans la limite même de l’établissement, il fait l’objet pendant les heures d’ouverture de mille sollicitations. Confortablement installé dessus, le client balaiera sans grand effort du regard toute l’avenue Ahmadou Ahidjo, l’avenue CONRAD ADENAUER qui chemine en amont vers l’Ambassade des USA en rasant sur son flan droit le cinéma ABBIA baptisé par son propriétaire « temple de la culture ». A certaines périodes de la journée, en l’occurrence entre midi et quatorze heures lorsque le bar connaît une certaine baisse d’activité, le banc de touche peut également servir de lit pour Yassine quand il se sent épuisé ou pour tout autre inconditionnel de Gold Fassl bar grisé par l’alcool. En général, c’est un observatoire infaillible.

 

Dormant silencieusement entre les pieds de Yassine, une bouteille 65cl de Coca-cola consommée au deux tiers, défiait son regard déjà terni par une fatigue quasi généralisée. Tout à l’heure, quand Lucien Fotso Takoudjou  se joindra à ce duo d’enfer, le trio ainsi constitué fera carrément la peau à quelques bières de la cuvée de Gold Fassl bar.

 

            Par commodité vestimentaire ou tout simplement par effet de mode, Yassine portait ce jour-là en guise de pantalon, un jeans levis bleu délavé, un tee-shirt NIKE avec l’effigie de  BOB Marley King of Reggea au dos ; il était chaussé d’une paire de basket blanche de même marque que son tee-shirt. Il devait être environs trois heures trente minutes de l’après midi. L’heure où justement Gold Fassl bar fait ordinairement son plein d’œuf : Consommateurs éméchés, arborant chacun pour la circonstance un regard dénaturé par l’alcool, riant bruyamment, agglutiné tels des abeilles  sur leur proie, autour des tables jonchées de bouteilles pleines, à moitié pleine ou rarement vides ; bousculade au comptoir pour  l’obtention d’une bière crûment fraîche, échanges verbaux orduriers ; salle de jeux pleins à craquer où, pendant que les uns se saignent en versant la totalité de leur solde  mensuelle ou journalière dans les machines à sous, d’autres en tirent carrément jouissance. C’est également à cette heure que la plupart des Yaoundéens, fonctionnaires ou simples agents de bureau, travaillant au centre-ville, vident généralement leur lieu de service après une journée de travail bien accomplie selon le cas.

 

 Au Cameroun officiellement, le travail cesse à 15 heures 30 minutes. Mais  très exceptionnellement pour des raisons mystérieuses, les salariés de cette partie du monde mettent la clé sous le paillasson trente minutes voire une heure avant le temps préalablement fixé par l’Etat. Ainsi donc, pour terminer la journée en toute beauté après presque sept heures de boulot, il serait toujours loisible voire indispensable, selon l’usage en pratique au pays, de faire une ultime halte dans les bars et autres débits de boisson à portée du regard. Question d’avaler  une dernière chope de bière avant de regagner chacun son domicile conjugal pour les mariés, sa mansarde solitaire pour les célibataires.

 

Provenant du kiosque à cassettes de Sylvère, un air en joyeux de PUFF DADDY délestait gaiement l’atmosphère surchauffée de Gold Fassl bar. On se croirait dès lors le jour de la Saint Sylvestre ou un vingt-quatre décembre, à la seule différence que  ce genre d’activités colorées marquant densément une journée pourtant ordinaire, s’estompe assez rapidement vers vingt heures pour ce qui est du centre-ville, considéré comme étant le poumon administratif siège des Institutions Républicaines, avant de se transporter avec la même cacophonie vers les quartiers  populeux à sensation forte tels que Vogt-Ada, Obili Carrefour, Carrière, Biyem-Assi Carrefour, Essos, Nkoldongo, Kondengui, Rue des Manguiers, Komkana, Mimboman, où elle irait parfois, au grand dam des Autorités Administratives, jusqu’au petit matin, à la grande satisfaction des éternels festoyeurs.

 

Toutefois, il faudrait sincèrement multiplier cette ambiance  frénétique quasi quotidienne par deux ou par trois à la fois du mois, période correspondant avec la paie du salaire des travailleurs. L’Avenue Ahmadou Ahidjo d’où est situé "Gold fassl bar" affichait déjà les attributs naturels et artificiels d’une journée mourante: défilé incessant presque à la queue leu leu des automobiles rutilants, pétaradants, croulants ou vieillissants ; tohu bohu provenant du marché central ; interminables complaintes des uns, disputes acharnées des autres, ciel parfaitement dégagé, constellé d’un soleil en berne et donc l’ardeur avait considérablement baissé d’intensité ; va et vient d’innombrables passants sur les deux côtés de l’Avenue Ahmadou Ahidjo.

 

A une centaine de mètre de "Gold Fassl bar", trône majestueusement en contrebas du côté opposé, le fameux marché central de Yaoundé. C’est une grande bâtisse moderne de construction beaucoup plus récente, ayant une forme circulaire, comprenant au total quatre étages plus une terrasse et s’étalant sur plusieurs hectares de terrain. En le voyant, plus d’une personne pense que cette magnifique construction aurait bien pu servir à autre chose plus noble et plus snob qu’à un simple marché où aucune loi ni aucune règle de propreté ne prévalent. Un hôtel quatre étoiles par exemple. Ainsi donc, tout le monde témoignera à son égard tout le respect dû à son rang et à sa splendeur. A toute période de la journée,  les vendeurs à la sauvette transforment le trottoir alentour et son impressionnant parking en leur champ de bataille privilégiée, disposant à cet effet leurs marchandises hétéroclites allant des vêtements prêts-à-porter aux chaussures, en passant par les livres et les produits alimentaires  à même le sol.

        

 L’indispensable Lucien Takoudjou est un camarade de longue date de Yassine. Ils sont ensemble depuis l’âge tendre de dix ans. Leur longue amitié ayant su résister à tous les cataclysmes en dépit de nombreux aléas et à mille et une tempête. Bafoussam, capitale provinciale de la partie occidentale du Cameroun : une ville, une histoire. L’amitié entre Yassine et Lucien Fotso Takoudjou remonte à l’époque où Bafoussam balbutiait encore entre  tradition et  modernité et n’était alors qu’une modeste agglomération de deux cent mille âmes, juchée paisiblement, telle une cerise mûre posée sur un gâteau, sur un  des hauts plateaux de l’Ouest Cameroun. L’époque où un pain coûtait encore cinquante FCFA, une bouteille 65 cl de jus d’orange cent FCFA, une bouteille 65 cl de 33 export, la bière nationale, cent cinquante FCFA, les frais du taxi d’un point à l’autre, quatre-vingt dix FCFA, un litre d’essence ordinaire, cent cinquante FCFA, un morceau de savon de ménage 300 grammes cent FCFA, un litre d’huile de palme cent cinquante FCFA… C’était en réalité l’âge d’or du Cameroun ; l’époque où, dopés par une prospérité quasi générale, les deux jeunes d’abord écoliers  à l’école Saint André de Baleng, puis collégiens au collège Saint Thomas d’Aquin de Kouogouo, à l’instar des autres adolescents  de leur âge , vivaient carrément dans l’insouciance d’une existence fluide, accessible, propice, saine, solidaire, incorruptible, citoyenne… Le pays n’était pas encore otage des institutions financières internationales, diront certaines personnes aujourd’hui pour justifier la prospérité galopante  de cette époque là loin s’en faut. L’époque où lorsqu’on demandait à un enfant, n’importe lequel que feras-tu dans la vie, qui seras-tu demain ?

 

On s’entendait la plupart du temps répondre et à juste titre : Président de la République, ministre, gouverneur de province, médecin, commissaire de police, pilote de l’air, aviateur, journaliste, enseignant, Hommes d’affaires, ingénieur, hôtesse de l’air, préfet, chef d’entreprise… L’époque où le Camerounais moyen boudait encore certaines grandes écoles de formation, où le Camerounais, quelles que soient ses origines, faisait encore un choix dans l’orientation de son avenir, où le Camerounais vivait replié sur soi, ne s’immisçant pas dans les affaires des autres et se moquant totalement de ce que son semblable d’outre mer était riche ou pauvre, intelligent ou médiocre, bon ou méchant, cynique ou accueillant, raciste ou philanthrope, esclavagiste ou Humaniste… L’époque où le Camerounais préférait de loin une modeste carrière professionnelle sur place au pays à une bourse d’études aux USA, au Canada, en France, ou ailleurs dans le monde ; l’époque où le Camerounais quels que soient son rang social et son appartenance ethnique, matérialisait encore tous ses rêves d’enfance ; l’époque où on était d’abord Camerounais avant d’être Bamiléké, Bassa, Béti, Bulu, Haoussa, Douala, Arabe Choas, Peul, Bakwéri, Anglophone ou Francophone, Chrétien ou Musulman ; c’était l’époque de la quintessence, de la redondance, de la bombance, de l’abondance, de la jouissance, de la reconnaissance, de la prudence, de la repentance et de la croyance…

 

On atteignait le plus souvent l’âge de trente ans sans avoir jamais goûter à l’alcool, sans avoir jamais tiré une seule fois un bâton de cigarette, même par mimétisme, sans avoir jamais eu de collusion avec la drogue et ses dérivés… Les gens mangeaient bien, buvaient bien, s’amusaient bien et se taisaient et en étaient curieusement fier de cette situation. La politique relevait du domaine exclusif de l’Etat, c’est-à-dire de ceux qui l’incarnaient et par conséquent, était proscrit des non initiés, c’est-à-dire du petit peuple. Le changement survenu entre temps à la tête de l’Etat était venu faire croire un moment aux Camerounais, obnubilés par plusieurs décennies empreintes de joie, qu’ils pouvaient dorénavant rivaliser de bonheur avec celui qui était hier qui est aujourd’hui et qui sera demain d’éternités en éternités. Yassine se rappelle de cette journée mémorable, comme s’il se rappelait du jour anniversaire de sa naissance. Yassine et Lucien Fotso Takoudjou étaient encore élèves à l’école Saint André de Baleng.

 

Ce jour-là, tous les Camerounais, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, conscients ou inconscients s’étaient levés comme un seul homme, pour applaudir fraternellement ce changement notable, survenu au niveau le plus élevé de l’Etat. Tant ils avaient soif de l’ensemble d’une deuxième renaissance. Vingt-cinq années d’un pouvoir monolithique sans partage, dictatorial de l’avis même de beaucoup d’exégètes, et presque despotique, avaient fini par provoquer le courroux du peuple. A preuve, le vaillant  peuple mit carrément de côté, d’un seul revers de la main, tel du lait répandu par terre, vingt-cinq ans de bonheur relatif, de stabilité politique et économique, de paix, de prospérité, de jouissance tous azimuts, d’insouciance, et porta sans réserves tous ses espoirs sur le nouvel homme fort. Comme si le précédent avait failli dans sa tâche primitive, comme si son bilan avait été globalement négatif, comme si sa longue présence quoique efficace de l’avis de plusieurs, à la tête du pays, avait fini par lasser tout le monde.

 

La grande transition eut donc lieu sans effusion de sang, chose rare en Afrique Subsaharienne ; sans regret apparent, chose impensable, sans grincements de dents et sans forfaiture, deux denrées croissant très loin des côtes Africaines. Yassine et Lucien Fotso Takoudjou habitaient le même quartier ayant pour nom Djeleng IV et la même rue : quatrième rue près du marché B. Leurs études primaires brillamment bouclées, ils entrèrent ensemble la même année au collège Saint Thomas d’Aquin, un établissement secondaire appartenant à la mission Catholique et relevant du diocèse de Bafoussam  et ayant la célèbre réputation d’une maison de correction anglaise du dix-neuvième siècle, avec pour devise : rigueur, travail, succès. Dès la classe de sixième, naquit entre les deux jeunes ambitieux une sorte de leadership loyale pour le succès : quand Yassine était le premier de la classe, Lucien Fotso Takoudjou occupait le second rang, avec cependant pour unique ambition de ravir le podium à Yassine le trimestre suivant.

 

Pour stimuler les élèves et les encourager à se transcender dans la quête du savoir, la direction du collège avait institué, un système stimulant, basé sur l’attribution des bourses aux enfants les plus méritants. Ainsi donc, à la fin de chaque année scolaire, les trois premiers élèves de chaque classe recevaient chacun en prime, une bourse d’encouragement : le major empochait une bourse entière, correspondant à la totalité des frais de scolarité pour l’année scolaire suivante, le second une demi-bourse, correspondant à la moitié des frais de scolarité, et le troisième, un quart de  bourse représentant le quart des frais de scolarité.

 

C’est ainsi que, de la sixième en terminale, Yassine fut fort heureusement épargné du harcèlement relatif   à l’écolage: imbattable sur toute la ligne, il était incontestablement toujours le leader en chef durant les sept années scolaires correspondant à son passage au collège Saint Thomas d’Aquin. Et son compère Lucien Fotso Takoudjou l’adjoint incontesté du leader suprême et quelque fois principal leader, quand le sort séparait leur route en les envoyant dans des classes différentes. Le cursus scolaire des deux jeunes intrépides garçons à saint Thomas d’Aquin se déroula dans cette ambiance diligentée par la course effrénée vers le succès, unique gage d’une carrière professionnelle prolifique. Le collège saint Thomas d’Aquin de Bafoussam étant situé à presque vingt kilomètres du lieu où habitaient les deux jeunes garçons et le premier cours de la matinée débutant assez tôt vers sept heures trente minutes ; n’étant par ailleurs pas des rejetons de famille  bourgeoise, et par conséquent privés de l’acheminement au collège par voiture familiale ou par taxi comme d’autres gosses de leur quartier, les deux jeunes téméraires étaient alors obligés de se laver chaque jour de leur couche respective dès l’aube vers quatre heures et, après avoir accompli leurs tâches ménagères sous peine d’être privé d’argent de beignets, entamaient une longue marche à pieds devant durer en moyenne une heure d’horloge, à travers les ruelles encore humides et brumeuses de la citadelle encore endormie.

 

Progressivement, avec la même instance et presque la même détermination, dans la même ambiance et animés  par un désir fougueux de servir leur nation une fois leur cursus scolaire dignement accompli, ils parvinrent à décrocher leur baccalauréat la même année, avec mention très bien pour Yassine et honorable pour Lucien Fotso Takoudjou. Ensemble, mus par le même dessein, ils firent leur entrée triomphale à l’université de Yaoundé I. Et ensemble depuis quatre ans également, ils courent après les différents concours administratifs. Douze au total ! A chaque tentative, le résultat définitif avait été toujours le même : échec retentissant sur toute la ligne, malgré leur courage, leur acharnement ainsi que leur témérité collective. Et ensemble depuis quatre ans, ils n’ont jamais désespéré. Bien au contraire. Leur déboire successif et collectif constituant plutôt un stimulent pour les défis futurs. Mais aujourd’hui, Bafoussam a pris du galon et, en l’espace seulement de seize années, Bafoussam est passé de la petite bourgade d’abord en une gigantesque agglomération en plein essor, croulant aveuglement sous le poids de la misère et de l’improvisation.

 

Pernicieusement, comme un cheveu qui blanchit, sa population est passée de deux cent mille âmes d’abord à presque un million et demie d’habitants. Malicieusement, comme un fruit qui tombe, Bafoussam a entièrement englouti et assimilé les villages Baleng, Bamengoum, Banefo, Bapi ; amorcé d’absorber et d’assimiler les villages Bandjoun, Penka Michel, Bamenka, Badenkop et menace de traverser le fleuve du Noun pour s’étendre en plein pays Bamoun, relevant pourtant du ressort territorial d’un autre département. Conséquemment, un pain coûte maintenant cent trente FCFA, un litre de pétrole lampant trois cent FCFA, une bouteille 65 cl 33 export quatre cent FCFA, un litre d’huile de palme sept cent FCFA, un litre d’essence ordinaire cinq cent FCFA, un morceau de savon 300 grammes trois cent cinquante FCFA… et la douloureuse ascension fait son bonhomme de chemin. Et quand on demande à un jeune Camerounais bon teint et honnête : qui seras tu demain, que feras tu demain ? On n’est guère étonné de s’entendre dire et à juste titre : tout ce que le bon Dieu pourra mettre sur mon chemin, à condition que je puisse croûter quelque chose avant de dormir, que je puisse nicher sous un toit branlant, croulant, décent ou indécent, cela importe.

 

Aujourd’hui, chaque citoyen est d’abord Bamiléké, Bulu, Béti, Douala, Bassa, Arabe choas, Bakwéri, Chrétien, Musulman, Anglophone ou Francophone avant d’être camerounais par la suite. La jouissance s’est muée en carence, la prudence en méfiance, l’abondance en souffrance, la repentance en pénitence, la croyance en médisance. Aujourd’hui, le même Camerounais, glorieux descendant immédiat de l’autre Camerounais, serait capable de se rendre en France à pied, sans compter dans l’hexagone un seul contact, une seule connaissance ; il serait à mesure d’être un sans abri à Berlin, de se constituer volontiers prisonnier à New York, d’être morguier à Tripoli, docker au Caire ; esclave à Riad ; intégriste en Afghanistan ; artisan de l’Intifada en Palestine ; Terroriste au Soudan ; guérillo à Kuba, guide en Amazonie, coupeur de route en RCA, putschiste en Côte-d’Ivoire, éleveur à Djamena, prostituée à Rome ; taximan à Libreville, porteur de bagages à Lagos, marabout à Dakar, vendeur d’illusions à Singapour, Dubaï, exilé politique à Amsterdam, exilé économique à Monaco, cireur de chaussures à Bamako, laveur de voitures à Tunis, veilleur de nuit à Kinshasa… après bien entendu environ dix huit années d’âpres études et plusieurs parchemins d’enseignement supérieur dans la poche. Pourvu qu’il ait quelque chose à se mettre sous la dent : un peu de foin, un peu de paille, un toit, un lit, une femme, des gosses et l’impression de vivre comme les autres… vivent ailleurs.

 

Manger. Boire. S’habiller. S’abriter. Pouvoir dormir. Singer la vie. Tancer l’existence. Surtout pas rêver. Telles semblent  être désormais les seules et ambitions d’une génération d’hommes.

       La bataille pour l’entrée à l’INJS avait d’ores et déjà été amorcée. A l’issue d’un conseil familial particulièrement houleux, Yassine avait pu enfin collecter la rondelette somme de 3.000.000 F (30.000 FF). Somme requise pour constituer un garde-fou lors des épreuves orales et éviter toute surprise désagréable. La famille avait donné cet argent sous forme de prêt remboursable les deux premières années qui devaient suivre la sortie de Yassine de l’école. Une fois ladite somme mise en sa disposition, Yassine s’était immédiatement transporté chez son ami Lucien et ensemble les deux amis s’étaient rendus chez le fameux oncle pour des modalités pratiques.

 

      Quartier Bastos à Yaoundé, une après-midi de samedi. Un ciel harmonieusement dégagé, d’un bleu pur.  Une atmosphère très favorable aux joutes sentimentales. Une température dont les services de la météo avaient dès la veille plafonné à 26 °C et qui à présent, avoisinait les 32°C.

Quelques rares individus que l’on pouvait aisément compter sur des doigts d’une seule main, arpentant ou ravalant l’unique accès qui côtoie des deux côtés des maisons résidentielles d’une beauté limpide, avant de s’ébranler vers l’hôtel Sofitel Mt Fébé en se joignant bien entendu en contrebas à l’autoroute qui y mène. Une entrée secondaire asphaltée ne débouchant nulle part. Des deux côtés de la ruelle asphaltée se dressent orgueilleusement de magnifiques résidences appartenant aux gothas de la bourgeoisie camerounaise. Villa cossue à l’intérieur d’une muraille haute de 3 mètres. Un jardin dont le gazon, d’un vert dense et authentique, jalousement entretenu, donnait au lieu l’aspect d’une steppe miniaturisée.

 

Devant la maison, un duplex style hollywoodien, se dressent majestueusement deux grandes statues de lion en bronze incrustées d’or au niveau des yeux et de la crinière. A l’angle droit de la cour intérieure se trouve  une piscine. Autour de la piscine sont disposées en permanence douze chaises de couleur bleu ciel, regroupées par quatre sous un énorme parasoleil planté au beau milieu d’une table en plastique de couleur blanche.

Dans le parking, il y avait au total huit voitures : une Toyota Hilux 4 WD, une Mercedes 300 E couleur noire métallisée, une Mercedes 280 E couleur noire, une grande Sportage verte citron encore neuve, une Renault Mégane et une Safrane tropicalisées toutes deux de couleur verte goyave, une Golf IV beige et une BMW 720 i couleur marronne.

Deux de ces huit voitures en l’occurrence la Mercedes 280 E, la grande Sportage semblaient de par leur aspect n’avoir pas servi depuis plusieurs mois.

 

Un jardinier malingre, les dents en éventail et le dos anormalement voûté, prototype d’homme exploité à fond jusqu’à épuisement,  était en permanence occupé à infliger de menus soins au jardin de la résidence Takoudjou Michel dit Souop bu’goung.

A l’entrée de la villa, le service de sécurité était assuré par deux costauds agents de Wackenhut à la mise patibulaire. Tout visiteur était astreint à un contrôle particulièrement désobligeant. Lucien Takoudjou étant parent du maître des céans, Yassine et lui ne s’astreignirent pas aux rigueurs protocolaires. Ils n’eurent donc pas besoin d’une demande d’audience et ne furent pas retenus très longtemps devant le portail, au niveau du poste de sécurité. Cependant, ils durent passer deux longues heures dans le séjour à attendre le propriétaire du local. Longue attente au cours de laquelle ils se livrèrent à de petites confidences, question de tuer le temps.

 

      -  Lucien es-tu vraiment sûr que le truc va marcher ? Demanda Yassine par contenance.

     - Mon vieux Yassine tu peux me croire sur parole, j’ai confiance en mon oncle. Il connaît personnellement parfaitement le directeur de l’INJS. C’est même l’un de ses meilleurs amis. Je l’ai souvent rencontré ici même dans ces lieux. Il faut une déveine hors du commun pour que les choses ne puissent pas marcher comme nous le souhaitons, rassura Lucien.

       - Comme on ne sait jamais trop, si la chose tournait au vinaigre, serait-il possible de rentrer très facilement en possession de notre argent sans d’autre forme de procédure, demanda encore Yassine, cette fois-ci, avec tout le sérieux d’un homme prudent et soucieux d’un placement qu’il juge douteux.

      - Bien sûr que oui. Je réalise cependant que tu n’as pas pleinement confiance en mon oncle. Cela s’entend. Toutefois, crois-tu vraiment que mon oncle peut se souiller pour six briques seulement ? Est-ce que tu mesures un peu l’immensité de ses richesses : la beauté de sa villa, son parking quantitativement et qualitativement  bien garni ? Et ce n’est pas tout comparé à ses richesses. Ceci n’est que la partie visible de l’iceberg.

 

        Ces dernières précisions rassurèrent quelque peu Yassine. Car sous aucun prétexte il ne souhaitait plus commettre les mêmes erreurs que par le passé ; erreurs en partie imputables à l’extrême jeunesse. Mais maintenant il était déjà grand et connaissait la souffrance et la misère qui entourent le moindre copeck.

Car ne bénéficiant d’aucune faveur matérielle de dame nature, il a souvent bataillé dur pour mériter son pain quotidien.

Au Cameroun, avec le phénomène de la feymania qui a pignon sur rue, tout le monde se méfie désormais de tout  le monde. Et quand le serpent a déjà mordu une première fois un individu, celui-ci se méfiera désormais du mille-pattes. Remettre à un humain se prévalant par-dessus tout de la nationalité Camerounaise 3.000.000 F CFA (30.000 FF) sans un document officiel attestant un tel geste à l’appui, est très dangereux, par les temps qui courent à Yaoundé.

Car si la personne à qui on remet une pareille somme est animée par des pensées négatives, il sera difficile de faire quoi que ce soit pour rentrer en possession de son dû. Mais Yassine était quelque peu conforté dans son acte par l’implication de son ami dans l’affaire. Le bourgeois crésus n’allait quand même pas « frapper » son petit neveu et son camarade d’un seul coup.

C’est cette dernière pensée qui réconfortait Yassine et le poussait à remettre sans garde-fou son argent à un inconnu, fût-il un milliardaire en FCFA. L’expérience n’a-t-elle pas prouvé que le riche aimerait davantage être plus riche. Et que pour ce faire, il serait bien capable de toute bassesse , et même de l’abjecte tentation de dépouiller deux pauvres diables. Ce genre d’histoires sordides s’étaient déjà par ailleurs produites à plusieurs occasions à Yaoundé, au dépens d’âmes naïves et imprudentes. 

 

- Et ton oncle, que fait-il dans la vie pour avoir autant de richesses,  questionna Yassine au bout d’un long moment de silence.

 

Moment au cours duquel chacun des deux amis laissait libre cour à ses pensées. Yassine épiloguait sur l’immensité des biens de l’oncle de Lucien. Il ne comprenait toujours pas comment un homme à lui tout seul, dans le contexte camerounais, comparable à la jungle amazonienne, avait su tirer son épingle du jeu .

Comment lui Yassine courait encore derrière une hypothétique entrée à l’INJS, tandis qu’un homme à l’exemple de l’oncle de Lucien avait déjà bâti grâce à mille combines une fortune colossale et impressionnante ; et comment son ami Lucien pouvait-il souffrir toutes les misères qu’il endurait alors que son oncle direct vivait tout simplement sur une montagne de frics ; et comment le monde était aussi injuste au point de créer de pareilles disproportions entre les êtres d’un même univers pour ne pas dire d’une même maison. Tandis que Yassine voulait tout simplement fuir son pays natal, poussé dans cette voie par des frustrations et des exclusions de tous genres, un autre citoyen se bombait carrément le torse d’avoir sagement bâti un empire financier orgueilleux.

 

      - Mon oncle, reprit Lucien une fois revenu sur terre, travaille au Ministère de l’Economie et des Finances, paraît qu’il est un sous Directeur des Impôts. En plus de son statut de grand fonctionnaire ; il est propriétaire exclusif d’un hôtel de deux étoiles à Yaoundé, il a aussi un dépôt de Brasseries, deux grands bars, six ou sept cabines téléphoniques sans compter qu’il est propriétaire de deux douzaines de taxi. Il possède ici même à Yaoundé en location trois autres villas semblables à celle-ci, une à Santa barbara, une autre à Etoug-Ebe et la dernière à Essos. Il possède en outre un immeuble à Douala, un second à Bafoussam, un dernier à Sangmélima sans oublier sa villa de retraite à Bandjoun son village natal qui est en quelque sorte la somme de toutes ses résidences. En plus de tout cela, c’est un successeur. Il a succédé à son père qui était un grand notable à Bandjoun. Il paraît que mon grand-père puisqu’il s’agit de lui, avait une cinquantaine d’épouses et beaucoup de terrains à Bandjoun, son fief natal.

 

- Et ton cher oncle, combien de femmes a-t-il ? Demanda une fois de plus Yassine.

- Une seule femme, répondit automatiquement Lucien.

- Une seule ? Rétorqua Yassine tout médusé.

- Oui, te dis-je, une seule femme. Cela t’étonne ?

 

Loin d’étonner Yassine, cela le surprit carrément.

Comment un milliardaire de la trempe de l’oncle de Lucien et de surcroît successeur d’un notable qui comptait en son temps une cinquantaine de femmes dans sa concession, pouvait-il se payer le luxe d’avoir une seule femme. De quoi faire retourner plusieurs fois le vieillard défunt dans sa tombe sépulcrale. C’est en quelque sorte un crime de lèse-majesté. L’oncle de Lucien étant originaire de l’Ouest camerounais, cela paraissait invraisemblable qu’un homme de l’ethnie Bamiléké richissime par dessus le marché  et successeur d’un vénérable notable de la lignée de Wabo Dzudom, puisse être le mari d’une seule femme. Car chez les Bamiléké, la polygamie fait partie des us et coutumes depuis la nuit des temps. A ce titre, il n’est pas surprenant de rencontrer des chefs traditionnels originaires de cette partie du pays, à la tête d’une véritable armée d’épouses. L’histoire raconte même qu’un des monarques de ce village du nom de Fô Kamga était le maître absolu d’une colonie de trois cent épouses. Et justement, l’oncle de Lucien était fils de Bandjoun. La polygamie étant la chose la mieux partagée chez les vaillants Bamiléké du Cameroun, aucun mâle valide qu’il soit riche ou pauvre, jeune ou vieux, ne dédaigne pas le fait  de se sentir dans la peau d’un homme partageant l’intimité de plusieurs femmes. Voilà donc curieusement qu’un milliardaire, issu de la même matrice que le légendaire roi Fô Kamga, était resté fidèle, du moins officiellement, à une seule femme. Yassine était d’autant surpris que, lorsqu’il avait posé cette question, c’était juste pour en savoir le nombre exact de ses femmes, et non pour s’entendre dire qu’il était monogame. Que Lucien lui affirmât que son oncle avait un harem d’une centaine d’épouses ne l’aurait aucunement ébranlé, au regard de l’étendue de patrimoine immobilier et mobilier.

 

- Avec une seule femme, c’est sûr qu’il n’a pas beaucoup d’enfants, remarqua une fois de plus Yassine.

 - Mon oncle est père de cinq enfants : trois garçons et deux filles. Les deux filles sont étudiantes aux Etats-Unis. L’une fait la médecine