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Nos amours 


lien: sur le bonheur, numéro spécial du Nouvel Observateur


L’amour est une rencontre douloureuse du bonheur. C’est rêver et tomber de ses rêves. C’est un miracle, un don du ciel. Un émerveillement qui peut provoquer une chute terrible dans la désillusion. L’amour, c’est comme un choc. C’est une force, une illumination. Il est glorifié ou dénié par la réflexion philosophique. Le coup de foudre nous arrive à l’improviste.  Mais, la foudre tombe sur un terrain préparé. De toute façon, ce coup de foudre déboule en catamini, c’est le choc ! L’éclair, la cécité….Lucrèce analyse l’amour et lui donne la métaphore d’un choc identique à un coup d’épée. Ce choc, n’est pas de l’ordre du volontaire. Mais, il se prépare à notre insu. Il nous touche, nous blesse.  Cela peut être une grande joie mais on est blessé. Il en résulte un état passif au sens philosophique. La plaie de l’âme est aperçue parce qu’elle saigne. Lucrèce nous met en garde pour que cette plaie ne s’empoisonne pas ou  ne cicatrise jamais. L’amour peut être l’auteur de coups et de blessures. Il peut provoquer amertume et abandon de la raison. Stendhal le comprend bien en développant la cristallisation. Ce terme est amplement significatif en lui-même sans lui adjoindre une explication. Pour Freud, l’amour est comme un rêve. Une  manipulation de sa propre imagination. Pour Spinoza, c’est une immense joie.

L’amour est une réduction en servitude, en esclavage. C’est se concentrer sur un seul objet.C’est actionner une préférence, on singularise une personne. L’amour fait un choix. On élit quelqu’un au lieu de quelqu’un d’autre. C’est un choix injuste et arbitraire.

Montaigne : parce que c’est lui, parce que c’est moi

 L'amour, c’est un émerveillement, on se fixe sur un détail. Une focalisation d’un détail souvent unique, ainsi , on aime quelqu’un de singulier. Seul et unique dans son genre, sans logique. 

Pascal dit : on aime jamais personne, mais que des qualités. On aime une particularité irréductible. L’amour est comme un don, car il est sans contrepartie. Le don, est incomparable du fait qu’il est sans contrepartie.

On peut se trouver face à une véritable solitude métaphysique. Le chagrin, c’est l’effondrement de toutes espérances (Lucrèce..). On croit réaliser et on échoue. C’est de l’égoïsme réduit à rien. C’est la mort de la satisfaction du désir, la mort du sujet. Ainsi, l’on peut être en pure perte, ce qui peut représenter une tendance suicidaire chez un sujet fragile. On peut mourir de chagrin. L’amour déçu peut laisser apparaître la haine. Dans la perte de ses désillusions, la plupart du temps, il n’y a plus personne à aimer, ni à haïr, c’est un vide dangereux. C’est toucher à la grandeur du psychisme humain. Cela amène le désordre, la folie ( voir le roi Lyre dans Shakespeare ).L’amour recherche à reconstituer une unité dans une autre partie de soi. La fusion par procédé psychique est une illusion. Nous recherchons l’image perdue de soi. Véritable objet perdu. Ithaque dans l’odyssée, cherche son identité, c’est un chemin d’errance où l’on ne trouve pas son lieu propre et par violence, on fait, parfois, valoir ses droits.

L’amour, aliénation, Vénus vagabonde, lieu d’errance, série de souffrances épouvantables, parfois. Lucrèce conseillait de ne pas tomber amoureux ! Il disait t, en quelque sorte, : faites l’amour, mai ne tombez pas amoureux pour être amoureux.

L’amour, donc, phénomène de l’imagination. Parfois, sorte de commerce plus ou moins intéressé, sans avoir toutefois la conscience de pratiquer un « business ». Aimer quelqu’un d’unique, être fidèle à un être singulier, indépendamment de toute raison. Aimer quelqu’un malgré tout. Lui faire perpétuellement crédit par cette singularité où l’on s’incline devant quelqu’un de bien réel. L’amour peut se momifier, se retrouver dans des rites religieux, dans l’amour on peut être névrotique ou pervers de par sa cristallisation. On en arrive parfois à de véritable stratégie d’embaumement. On fait des métaphores de l’amour en disant d’elle que c’est une mère, une épouse destructrice.

Le monde de la chanson, musique, littérature, peinture, autant de langages idiomatiques,  regorge de véritables odes à l’amour et  de clichés imposés où les sentiments s’expriment de manière banale.

Rousseau exprime la valeur refuge du pouvoir des femmes ou encore la pression sociale due à l’amour.

Chamfort : pour lui, l’amour n’est que l’échange de deux fantaisies et de deux épidermes.

De toute façon, l’amour est volonté acharnée, toutes les forces sont dépensées sur un seul objet.

Chez Dostoïevski, nous trouvons des caractères forts psychologiques en égard de l’amour, véritables forces inconscientes, redoutables. Parfois, l’amour est ambivalent, lorsqu’il masque une haine féroce.

L’amour est –il narcissique ? De toute évidence, nous pouvons nous trouver face à une passion dévorante, narcissique ou pas. Mais, l’amour paraît tourné vers autrui. Il agit comme une obsession. Dans cette obsession, on ne pense plus à soi ! On assiège autrui ( Proust, Swann, Odette…).On se trouve face à une véritable dévotion envers autrui. L’autre est plus haut que soi. Pour Descartes, en amour, on est toujours en prière.

Les affects de l’amoureux peuvent être une ruse égoïste qui réalise ses propres intérêts sous découvert de s’intéresser à autrui. C’est l’illusion du donnant-donnant. C’est agir par association d’idées pour réaliser ses propres affects. Vouloir se perdre pour une création de sa propre imagination ( chez Swann, par exemple ).


  • De la politique à l'amour

Le but de la politique, comme reconnaissance du citoyen et mise en commun, vise l’amitié, la fraternité des concitoyens (la politique consiste à faire naître l’amitié129 Aristote). C'est une force de rassemblement. Pourtant "la politique est la politique mais l’amour reste l’amour" comme disait Mazarin, c’est-à-dire ce qui nous concerne individuellement, intimement, dans nos rapports concrets, dans notre être (plus que la mort ou le devoir, nos passions) au point qu'on peut penser que seul importe l'amour. Pour que nous nous sentions aimables, il faut en effet que nous soyons aimés. Devant les urgences politiques qui se font de plus en plus pressantes, on est toujours tenté de se replier sur une morale et un bonheur privés. "Ainsi le papillon de nuit, quand s’est couché le soleil universel, cherche la lumière à la lampe du foyer privé. Marx 317". Mais on ne peut s’abstraire de notre communauté car rien ne vaut que pour les autres et l’aimé ne peut remplacer le monde. A force de s’y brûler les ailes dans une liberté sexuelle qui épuise tous nos rêves, personne déjà n’y croit plus. Ce n’est pas d’être l’emblème de la religion chrétienne qui a répandu l’amour sur la terre, mais l'amour change pourtant avec la société et prend les couleurs du temps. Chacun sait que l'amour a besoin de la liberté. Selon Aristote, il a besoin aussi de solidarité, ne pouvant vivre de l’intérêt égoïste qui nous oppose. Il faut donc s’occuper en priorité de notre communauté politique menacée où l’amour même retrouvera son élan. La politique ne remplace pas l'amour elle le rend possible.
 

  • L’origine du monde

Le Banquet, de Platon qui est son œuvre la plus connue du public, est aussi la plus étonnante. On se demande d’abord ce que ce théâtre a de philosophique, abandonnant la méthode socratique de définition pour se contenter de montrer toute la diversité de l’amour, son jeu social et sa contradiction. En effet, il se pourrait, d’après Lacan, que parler d’amour soit une jouissance en soi alors que l’amour effectif n’est qu’un naufrage ordinaire, "un ratage du rapport sexuel qu’il n’y a pas". Il est bien vrai que les histoires d’amour finissent mal, en général mais nous sommes malgré tout les enfants de l’amour et sans amour aucune parole même ne serait possible. Il n’y a d’être que pour un Autre (Hegel, Sartre, Lévinas, Lacan). L'amour est origine. C'est le surgissement de l’amour qui crée le discours et la liberté, en même temps que le mensonge et le refoulement (l’amour crée la communication avec ses codes, le langage maternel, il crée aussi des devoirs qu’il ne peut remplir sans mensonge-dissimulation-intériorité car il doit séduire le jugement de l’Autre). L’amour est ce paradoxe d’un lien entre deux libertés, qui se veulent comme libertés l’une pour l’autre, comme choisies librement et comme impossiblement liées par cette liberté même, rêve d'un manque qui dure. Le premier amour est bien sûr l’amour maternel dont on ne se relève jamais (l'amour maternel est une promesse que la vie ne peut pas tenir). Pour Lacan, le besoin (de l'enfant) en devenant demande devient besoin de l'Autre et désir d'être aimé, de séduction pour s'attacher l'Autre inconditionnellement et se protéger contre l'angoisse du délaissement et de la perte, nécessité hallucinée :

Le désir est ce qui se manifeste dans l’intervalle que creuse la demande en deçà d’elle-même, pour autant que le sujet en articulant la chaîne signifiante, amène au jour le manque à être avec l’appel d’en recevoir le complément de l’Autre, si l’Autre, lieu de la parole, est aussi le lieu de ce manque.

Ce qui est ainsi donné à l’Autre de combler et qui est proprement ce qu’il n’a pas, puisque à lui aussi l’être manque, est ce qui s’appelle l’amour, mais c’est aussi la haine et l’ignorance. Lacan 627

  • Amours et amitiés

L’amour est pour Spinoza, une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure, car on parle aussi de l’amour du bon vin ou du Pays. Mais il faut raisonnablement ajouter que l’amour est surtout rapport à une autre liberté dont on attend réciprocité et qu’il faut donc séduire. L’amour est d’abord ouverture à l’Autre et rencontre mais, comme on sait, une femme ne doit pas s’imposer car elle doit être désirée et défendue, sauf à ne pas vouloir l’être et faire l’homme de plein droit pourvu qu’elle en ait les ressources et s’affirme désirante. En effet, l’amour n’est pas une joie accompagnée de la pensée d’une cause extérieure (Spinoza) mais plutôt le manque (Éros) d’une joie qui est certitude de l’objet de son désir et donc espérance impatiente d’une satisfaction future (connaître l’objet de son désir et l’approuver. Si c’est une maladie, qu’on ne m’en guérisse pas !). L’amour n’est pas un dialogue, il ne s’y échange que des signes de séduction. Les autres amours (Fraternel, Maternel, Paternel) se rapprochent de l’amitié. Aristote distinguait trois sortes d’amitiés (par intérêt, plaisir ou admiration) et on peut y voir aussi trois sortes d’amours. C’est pourtant d’un intérêt particulier que l’amour sexuel se distingue, jusqu’à colorer tout amour de son appétit. Ce que l’amour doit à la sexualité est une complicité de la transgression ou une sorte de reconnaissance du plaisir éprouvé et donné, or, pour Aristote, l’amitié naît de la reconnaissance du bien qu’on nous veut (bon objet). Proche de cette amitié est l’amour d’être aimé, la force donnée au narcissisme par le désir de l’autre. On ne fait pas l’amour seulement pour le plaisir du sexe mais pour plaire, exister pour l’autre, même si la dépendance est souvent névrotique reproduisant les comportements enfantins et les folies familiales. Cette régression se pare des prétentions d’un amour idéalisé, d’une béatitude inaccessible (pour soi, mais bonheur que les autres connaissent bien!), amour impossible enfin qui n’est qu’un amour jaloux comme il y en a tant, amours incroyables ne pouvant assumer la différence de l’idéal juré à la réalité sordide. Une impasse pénible, mais quel amour est donc heureux? La Jalouissance et l’hainamoration, ce qu’on appelle l’amour captatif, est plus courant que l’amour bienveillant idéal et désintéressé.
 

  • Le manque (impossible satisfaction et dépassement infini)

Il y a l’énamoration, puis l’amour, enfin la tendresse ou le détachement, voire la haine. Éros est manque mais on ne peut continuer à désirer ce qu’on a déjà (Platon) à moins de transformer le désir en crainte de perdre ou en jalousie (l’espoir alimente toujours la crainte). Mais le désir, devenu désirable dans l’amour, vient pourtant à manquer dès qu’il est ordonné (Jouis!) ; c’est la castration même (Lacan). Les amants étonnés savent bien qu’on ne leur laisse aucune chance. La métamorphose de la vérité claire d’une rencontre en mensonge institutionnalisé est à la fois lente et immédiate, commençant aux premiers serments, aux premières certitudes après l'éblouissement de la rencontre. L’érotisme repousse désespérément les limites mais ne peut empêcher les ruptures sans quoi l’amour conjugal n’est ordinairement qu’une servitude humiliante. Les serments contractés pendant la phase érotique développent leurs contradictions ensuite sous le premier mensonge : le serment d’aimer, la comédie d’amour. Malgré les vaines tentatives de biologiser l’amour (Schopenhauer, Taine) le premier a avoir réfuté l’amour au nom de la vérité est bien Freud. L’impossibilité de l’amour (il n’y a pas de rapport sexuel) vient de sa contradiction première où la force sexuelle nourrit une idéalisation excessive (l’éternel féminin, bien suprême), où la privation de l’objet d’amour concentre sur lui tous les désirs, tous les rêves (cristallisation). Après cela il ne peut y avoir qu’une mort sublime ou une déception criante (post coïtum animal triste) dont l’autre sera accusé bien malgré lui (revendication hystérique, une telle tromperie ne pouvant qu’être volontaire et l’oeuvre d’un esprit méchant, c’est l’Autre qui est coupable). Après avoir trop médit de l’amour, Socrate se reprit pourtant, ne voulant insulter le dieu, et il fit l’éloge d’un amour qui n’est pas désir de possession mais de perfection, de dépassement de soi comme l’amour de la sagesse ou de la justice. Si l’homme tend vers le Bien, cette attirance doit se nommer amour alors que, si le bien n’est qu’une absence de mal, il ne nécessite qu’un amour de soi. Comme agent de notre perfectionnement l’amour est donc un mal et un délire sacré mais dont la satisfaction sombre dans l’ennui car l’amour est notre part d’inachevé et de mystère, de manque et d’ignorance, manque de l’Autre car nous n’existons que pour un autre. Le rêve d’un amour passion n’est souvent que l’amour de l’amour, l’amour du changement, de la nouveauté (ma tête se détourne, le nouvel amour. Rimbaud). La passion réelle, c’est l’amour-rencontre qui nous joue des tours, c’est l’amour qui est la Vie même et qui nous comble par surprise mais le plus souvent nous échappe douloureusement.
 

  • Le bien suprême (la castration)

L’amour imaginaire est l’amour jaloux qui est amour de l’unique, constituant l’objet du désir en bien suprême. C’est la béatitude de la Béatrice de Dante qui est la jouissance de Dieu même. Cette jouissance est ce qui, pour Lacan, signifie le désir supposé de l’Autre, s’identifiant au Phallus et se réduisant toujours à la castration (la jouissance supposée à l’Autre ne peut être que soustraite à la nôtre). L’argument de Saint Augustin pour le Bien suprême (qui sera repris par d’autres anciens débauchés, comme Ignace de Loyola) est de remplacer la jouissance de biens matériels inconstants et trompeurs par la jouissance toujours assurée de ce qui ne change pas et ne saurait nous faire défaut. Ce passage à la limite de la morale, déjà effectué par Plotin dans la contemplation de l’Un, reprenait l’idée platonicienne du Bien qui avait été réfutée par Aristote. Pour ce dernier le bien est la réalisation d’une fin et chaque existence a son bien propre. On ne peut donner une essence commune aux biens sinon comme activité réussie car on ne peut faire la somme des biens qui sont tous particuliers mais, pour Aristote aussi, il vaut mieux viser les biens durables et qui dépendent de nous (vertu et raison). La religion de l’amour est contradictoire. Le bien suprême qui est aussi tout-savoir ne laisse plus aucune place à la liberté, qu’il faut maintenir pourtant si on ne veut pas imputer à Dieu le mal que nous faisons. Les notions de la religion (Dieu, sacrifice, liberté, amour, etc.) tout comme le Bien suprême ou le Phallus se révèlent comme notions contradictoires, ce ne sont que des mots bien que douloureusement efficaces. La fausse bonne solution de la religion, qui s’apparente en fait à une psychose en reniant son origine sociale pour mieux fonder le réel de son objet, est une impasse n’apportant pas la jouissance espérée mais exacerbant sa certitude avec la souffrance de la séparation. La jouissance ne mène ainsi qu’à la castration d’un désir interdit. Il n’y a pas de bien suprême, il n’y a qu’une rencontre amoureuse particulière et hasardeuse. Mais la passion amoureuse pare son objet de toutes les vertus, portées à l’infini par un désir qui s’enivre de son aveuglement. En effet, l’amour c’est lorsque le manque devient désirable, quand on s’identifie au manque.
 

  • Le véritable amour (narcissisme, aventure et récriminations)

L’amour n’est pas réductible à notre destin de reproducteurs. L’amour est trop sérieux pour se réduire aux instincts sexuels, ce qu’on veut dans l’autre, ce n’est pas le plaisir, c’est sa liberté fidèle, un entretien infini et confiant. Ce qu’on cherche dans l’autre c’est nous-mêmes dans son regard pour lui plaire (on existe pour l’Autre). Épouser le désir de l’Autre, on appelle cela l’amour comme libération de soi (don, abandon de ses désirs, de ses frustrations) ! Monde de confiance, maternel, satisfaction primaire. L’amour est désir sacré en cela qu’il est le désirable lui-même comme désir de désir. Le premier amour, celui de la Mère, n’est pas celui du semblable mais si le même au même se marie, c’est aussi le potier que le potier jalouse et l’amour est hélas aussi admiration et jalousie (Jalouissance : on aime celui ou celle qui est valorisé par les autres), image de soi. Cela va rarement jusqu’à l’identification au manque qui structure toute la vie mais, lorsque son objet est hors d’atteinte, cette brûlante souffrance dure bien plus que les 6 semaines que laissait Charles Fourier à une passion assouvie. L’amour comme passion de l’être n’est qu’une comédie narcissique, un aveuglement volontaire, mais, quand il est rencontre, il peut être aussi une jouissance profonde, une découverte stupéfiante. Amour du semblable ou du dissemblable, de la possession ou du bonheur de l’autre, de l’idéal ou du manque, le désir (pour-soi) échappe toujours à son objet (en-soi) et renaît de ses cendres ne pouvant trouver de satisfaction que dans son élan. Enfant de libertés qui se cherchent et ne peuvent que se manquer, l’amour est enfant de bohème, et si tu ne m’aimes pas je t’aime. L’amour naît aux détours d’une rencontre réussie, gratifiante, où chaque geste va vers l’autre et entraîne un autre geste avec confiance (rapprochement que favorise une exclusion commune, une détresse ou un ennui profond). L’amour est surtout cette ouverture à l’être, à la nouveauté (le nouvel amour), certitude d’exister pour quelqu’un (trouver quelqu’un qui me comprenne !). Hélas, la cohabitation suffit à poser continuellement la question de l’égalité dont se nourrissent toutes les passions (Aristote) et trop souvent la haine domestique. Un amour peut finir en amitié mais, plus ordinairement il se finit en mépris et en rancunes réciproques de cœurs blessés. La dépendance s’installant à la place de l’étonnement de la découverte, un rapport de force s’établit aussitôt. Dès qu’on ne veut plus donner mais recevoir, la récrimination empêche tout amour désintéressé, tout abandon (hystérie et féminisme) et trop souvent la durée du couple sera due simplement à la défaite du moins cruel : Ainsi, elle se sent seule et vide, sa vie sans but ni joie si elle n’est pas avec ce trublion rebelle qui lui redonne vie et qui se pare de tous les idéaux. Puis, une fois qu’elle est installée, elle voudrait vivre comme si elle était seule et ne voit plus de contrepartie à sa soumission, plus d’aventure dans ses rêves et souvent le faible est cruel dans son naufrage, n’ayant pas conscience de sa force (La position gagnée, cœur et beauté sont mis de côté, il ne reste plus que froid dédain, l’aliment du mariage, aujourd’hui.135 Rimbaud). L’hystérie ordinaire se suffit d’accabler perpétuellement son idole déchue du désastre de sa vie réelle.
 

  • Les quat’zamours

Pris maintenant selon chaque liberté, nous retrouvons les quatre fondements métaphysiques de l’action humaine (rappelés ici des réunions précédentes) et l’amour se divise en communauté (philia), prochain (générosité), compagne (Agape) et désir (Éros) ou société, familiarité, alliance et manque (Aristote). On peut aussi le diviser en amour réel (rencontre), symbolique (mariage, parents), imaginaire (idéal) et sinthome (dépendance, béquille). Il faut bien dire que l’amour semble dépasser ces catégories, ayant tendance à envahir tout le champ sémantique. La distinction des différentes causalités est malgré tout un principe de clarification préalable, bien des malentendus étant imputables à la confusion des genres. Que l’amour reste impossible ne l’empêche pas plus d’exister que la liberté, la morale ou la vérité, qui ne nous tracassent qu’à être nécessaires autant qu’impossibles, à nous manquer

 

 

1

2

3

4

 

Thèse (il y a de l'esprit)

Opposition extérieure

Division intérieure

Synthèse (liberté)

Causes

Efficiente (auteur)

Matérielle (non-sujet)

Formelle (non-matière)

Finale (amélioration, réaction)

 

actif-discontinu

passif-continu

passif-discontinu

actif-continu

Opposition

nature/culture, in/out

moi/autres, +/-

volonté/désir, raison/folie

possibles/causes, Vie/mort

Politique

amis/ennemis, aristocratie

riche/pauvre, oligarchie

Loi/faute, république

Résistant/passif, démocratie

Dialectique

Sujet, Esprit

Objet, Travail

Forme, Conscience

Contenu, action (sujet-objet)

Vérité

Révélation, ordre, code

Vérification, théorie

Impartialité, critique

Authenticité, ex-sistence

Non vérité

Hérésie, faute, discorde

Hypothèse, erreur

Tromperie, mensonge

Idéologie, symptôme, ennui

Liberté

Libre-arbitre, choix, foi

Délivrance satisfaction

Jugement, raison

Projet, intervention, refus

Morale

Moralisme, harmonie

Éthique, mesure

Justice, universel

Esthétisme, vision du monde

Principe

Fraternité (Philia)

Prospérité (suffisance)

Égalité (Droit)

Liberté (désir, expression)

Discours

Maître

Hystérique

Université

Analytique

Dimension

Symbolique

Imaginaire

Sinthome

Réel

Finalités

Pratique

Théorique

Théorie de la pratique

Pratique de la théorie

Domaines

Religion, communication

Sciences, expérience

Morale, Loi

Politique, Art, lutte, aspiration

Théories

Dogmatisme

Scepticisme

Criticisme (philosophie)

Existentialisme, subversion

Champs

Être-donné

Réalité objective

Univers du discours

Inconscient, désirable, relation

Temps

Éternité

Présent (cycles)

Passé (histoire finie)

Avenir historicisme non savoir

Amour

Semblable, commun

Familier, particulier

Contrat, serments, égal

Passion, rencontre, projets

Objet

Communauté, sympathie

Prochain, familiarité

Partenaire, bienveillance

Désir, exaltation

Origine

Éducation, lignée

Habitude, cohabitation

Responsabilité, fidélité

Dépassement, ennui

Sentiment

Aimable, secourable

Amitié, tendresse

Estime, réciprocité

Perdu, abandon, jouissance

Forme

Solidarité

Affection

Équité

manque

Fondement

Vie, union, réputation

Foyer, besoin, dette

Autre, devoir, respect

Jeu, désir, violence nouveauté

Intérêt

Fusion, ambition, orgueil

Utile, agréable, plaisir

Rapport, admiration idéal

Aventure, risque, découverte

Stendhal

amour-vanité

amour-physique

amour-goût

amour-passion

 

Fraternel (Philia)

Maternel (générosité)

Paternel (Agapé)

Sexuel (Eros)

 

Tout vient du besoin d’amour. Il n’y a que deux problèmes : l’amour conjugal et l‘amour universel qui prétendent à l’absolu plus qu’à l’amitié (jugement sévère d’un narcissisme blessé plutôt que la bienveillance attentive du pardon). Tout dépend de quel amour on parle. L’amour déçu et conjugal n’a pas un meilleur point de vue sur l’amour que l’amour absolu de la jeunesse. Il faut faire la part à la fois de l’événement, de la plénitude, de l’excitation d’un amour naissant, d’une existence surgissant objectivement pour un autre avec un goût d’éternité, mais il faut aussi faire la part à l’ennui, au mensonge, aux reproches et à l’injustice d’un amour juré institutionnalisé. On ne voit le passé et l’avenir qu’avec les yeux du présent.
 

  •  Aimer son prochain comme soi-même

Le prochain est une indication utile qu’il faudrait mieux entendre, mais ici l’accent est mis sur l’amour. Or la morale n’a rien à voir avec l’amour, et sa fonction essentielle dans le commerce qui l’apparente à la politesse et au Droit, est de garantir la rencontre d’un quelconque avec un étranger, voire un ennemi venu traiter. L’amitié ou l’amour c’est autre chose et comme sentiments, ne peuvent se commander (Kant, Sade). Il faut noter que si l’amour de soi-même nous semble tellement évident et premier, ce n’était pas le cas pour Aristote qui recommande au contraire de s’aimer comme on aime un ami, tant l’amitié lui semblait le fait premier. Depuis les moralistes français l’amour des autres est devenu suspect (Nietzsche, Freud), mais l’ouverture à l’Autre précède bien toute constitution du sujet. Pour Aristote l’amitié suppose qu’on partage tout (la propriété et l’échange sont ainsi la négation de l’amitié) et donc l’amitié est rare, supposant un choix restreint. C’est bien ce que conteste le commandement universel (Il n’y a pas d’objet qui ait plus de prix qu’un autre. Lacan 460). La morale constitue l’interlocuteur comme personne morale et fait du sujet le lieu de l’opposition de la loi morale et des contraintes de la situation, réflexion seconde qui revient à soi après s’être abandonnée à l’Autre. La morale va vers l’identification à l’autre, ce n’est pas encore de l’amour. Notre véritable solidarité commence au politique. "Sans division au sein de l’amour, sans le pôle tout aussi concret de la haine, on ne peut parler d’amour véritable. Ernst Bloch 330"
 

  • L’amour de la révolution

Il faut remarquer que Freud n’était pas du tout sensible à la nouveauté, tout plaisir étant répétition, le principe de réalité n’ayant d’autre fonction que d’assurer que la réalité est bien conforme à son hallucination. Lacan a tenté d’y faire sa place comme réel de la surprise, mais, bien que grand lecteur d’Aristote, il n’était guère sensible au plaisir de l’activité elle-même qui ne vaut, pour lui aussi, que par le retour de l’objet retrouvé, le principe de plaisir s'identifie pour lui à la paresse. Le nouveau attendu n’est qu’une nouvelle version de l’illusion phallique. Aristote avait pourtant raison. Il y a une jouissance de l’action distincte de la jouissance perverse, d’aucune projection du désirable, ni Phallus, ni Dieu. Pour l’amour, on sait de même que ce ne sont pas les rêves inassouvis qui en font le prix mais la tentative héroïque et désespérée de faire l’amour et d’y tenir parole malgré les trahisons, de donner forme (fonder un foyer, cela occupe, passé le temps du désir et de la découverte de l’autre). L’homme se doit pourtant à la Cité même si être amoureux, pour lui, c’est lâcher les autres discours. L’amour montre plus que tout comme notre vision du monde dépend de nos projets. On ne sort pas de la cause finale qui précède toute représentation comme intentionnalité. Orientation vers l’avenir, activité productrice de quelque bien dont le secret est de gagner l’amour des autres, c'est le seul véritable bien qu’on ne partage vraiment qu’aux moments de fraternité révolutionnaire dans la complicité de la lutte. Le plus souvent le seul bonheur est celui de l’activité réussie, inéliminable de tout discours, de toute théorie, cause finale échappant toujours à ses propres déterminations. La liberté politique aussi n’existe pas si elle est jugée comme impossible, elle n’existe qu’en acte, droit pris contre le pouvoir des discours constitués, affirmation d’une existence bien présente. On peut dire de la morale, de la politique et de l’amour, ce qu’on a dit de la liberté : ils n’existent qu’en acte, arrêts de la chute dans l’objectif.
 

  • Toujours la même chanson (cycles et générations)

Pour Rimbaud la philosophie n’est rien d’autre que les chansons populaires arrangées. Depuis la nuit des temps, on a chanté l’ardeur du désir et l’amour malheureux. L’amour a toujours été associé à la mélancolie (introjection de l’objet pour Freud), l’aimé s’identifiant au bien suprême comme projection de tout le désirable (qui est signification du désir de l’Autre, signification qui s’impose du rival dans l’Oedipe), et déréalisation de l’objet. Dès lors l’amour se confond avec le désir d’être Dieu, de signifier objectivement (pour un autre, en-soi, énoncé) sa liberté (pour-soi, énonciation). Impossibilité qui s’incarne dans la mort des amants ou l’oeuvre inachevée (pont de Cahors). Un amour n’a pas de chances s’il exige au lieu de se surprendre, s’il idéalise au lieu de compatir mais ce parfum de nouveauté s’évapore par définition avec l’âge qui ne peut prétendre qu’à une complicité tendre, une amitié attentive qui ne peuvent s’exprimer que dans une mise en commun, un projet commun, compagnons de voyage. Après que le projet se soit réduit à l’aimé, c’est le projet qui rassemble les vieux amis avant de reprendre le même refrain pour d’autres aventures de la dialectique du sujet et de la société. Tout finit en chansons : Celui qui n’essaie pas ne se trompe qu’une seule fois. Pour qui cette chaleur dans ma voix ? Et si tu n’existais pas, dis moi pourquoi j’existerais? Les mots sont toujours les mêmes, c’est nous qui changeons quand on les dit. Enfin All you need is love même si les histoires d’amour finissent mal, en général et qu’il n’y a pas d’amour heureux.


Une histoire d’Amour

L’amour est le plus ancien des dieux comme dieu de la génération (Innana, Isis/Osiris), de la fertilité paysanne et du mystère de l’union mystique de la vie et de la mort. Désir et délire sacré. La religion Perse préfigure le Christ dans Mithra qui est l’ami mais comme aide plutôt. Avec Empédocle l’Amour devient force d’Union opposée à la Haine qui sépare tandis que pour Sapho l’amour est surtout bonheur d’être aimé et désir (Je désire et convoite).

Pour Platon l’Amour est surtout tendance vers le bien, idéal, dépassement mais il se divise en amour animal et amour spirituel.
Le Banquet :

Phèdre en fait le dieu le plus ancien (maternel?) et cause de l’émulation dans la cité (une armée d’amants)
Pausanias distingue l’amour périssable du corps et l’amour durable de l’âme pour justifier la pratique de la pédérastie grecque (Aphrodite céleste).
Eryximaque en tant que médecin voit l’amour comme principe de la vie, harmonie, accord des contraires, lien social.
Aristophane, par le mythe de l’androgyne coupé en deux, fait de l’amour une recherche de complémentarité (être un, ce que Hegel appelle chimisme).
Agathon décrit l’amour lui-même comme perfections et vertus (désirable), justice volontaire, poésie, courage.
Socrate au contraire décrit Éros comme manque de quelque chose. Éros est enfant de richesse (poros) et pauvreté (pénia, aporia), fils et fille de Métis (invention, prévoyance, prudence). Métis la sagesse pratique est donc sagesse et ignorance (délibération) comme l’amour lui-même. Il ne faut pas confondre l’amour et l’objet aimé. L’amour comme désir de possession, de l’immortalité, de la contemplation, du bien peut mener à la philosophie qui est aussi manque.
Alcibiade ne parle plus de l’Amour mais de l’aimé, ici Socrate, montrant ainsi que l’amour véritable ne va pas vers l’harmonie mais bien plutôt vers la scène de ménage, la récrimination, la jalousie. L’amour s’y montre comme désir du savoir de l’Autre et de son désir. Socrate n’assouvissant pas son désir, renonçant à tout bien, ne montrant pas son sexe enfin, devient le contenant d’un trésor (les bijoux de famille!) et commande au désir de l’autre fasciné par ce supposé savoir et cette représentation phallique imaginaire.
Socrate interprète ce discours impudique comme "Transfert ", manque qui parade pour séduire un autre auquel il s’adresse (ici Agathon) et, encore, jalousie.
 

Aristote considère les passions comme relations sociales et non pas seulement représentation du réel. C’est l’effet de la représentation que nous avons de notre image pour les autres (représentation de représentation), réaction qui rétablit l’égalité, "conscience sociale originaire qui réfléchit notre identité telle qu’elle s’exprime dans l’incessant rapport à autrui" Michel Meyer. L’idéal est toujours ici l’égalité avec l’autre, juste milieu qui est synthèse de moi et de l’autre. (Pourtant la confiance qu’on peut avoir en quelqu’un peut amener à ce qu’il se dépasse, ce qui est rétablir l’égalité avec son image). L’amour semble donc résulter d’un vouloir du bien, on aime celui qui nous fait du bien (reconnaissance). "L’amitié est une bienveillance égale et réciproque". L’amour est donc égalité et réciproque (entre colère ou crainte et tranquillité ou confiance qui marquent une différence, supériorité ou infériorité). Mais il y a des amitiés entre inégaux (parents, supérieurs). Le bienfait ou la charité n’est pas une amitié mais une supériorité alors que l’envie, l’émulation, la pitié égalisent tout comme la colère et l’indignation. Les amitiés basées sur la différence (sexuelle) sont sujettes à controverses mais celles basées sur l’égalité sont exposées aux récriminations. Homme et femme étant à la fois égaux et inégaux cumulent les difficultés. Il y a cependant amitiés familiale, érotique et d’hospitalité comme il y a amitiés basées sur l’intérêt, l’agréable ou la vertu et l’amour qui dure est celui du caractère de l’autre et non de ses avantages. Enfin, même si être aimé semble une supériorité, un pouvoir, "Aimer vaut mieux qu’être aimé, car aimer est une sorte d’activité de plaisir et un bien, alors que du fait d’être aimé ne procède aucune activité chez l’aimé. Connaître vaut mieux aussi qu’être connu.201" Il faut enfin aimer un autre soi-même car "nous ne pouvons pas nous contempler nous-mêmes à partir de nous-mêmes217"

St Paul reprend les louanges platoniciennes de l’amour dans son épître sur la Charité qui se comprend comme identification au prochain et abandon à Dieu alors que l’amour charnel du couple chrétien est considéré comme compagnon (viator). Pour St Jean l’amour est identifié au verbe et au sacrifice. Signalons que l’amour du prochain avait été prôné bien avant par Mo-ti en Chine sauf qu’il prétendait qu’il ne fallait pas faire de différence entre le prochain et le lointain mais aimer universellement. Les Confucéens soutenaient qu’il fallait préférer les plus proches.

St Augustin considère l’amour comme désir, ce que n’est pas l’amour du prochain comme amour de l’amour, au nom de Dieu. L’amour du prochain n’est qu’un amour indirect, amour de soi reporté sur l’autre par amour de Dieu. Comme pour Spinoza l’amour se transforme ainsi de la convoitise à la charité en se faisant amour de Dieu, du créateur, de l’ordre du monde dont je tiens ma place. Ma compréhension de cet ordre nécessaire transforme donc l’amour de soi en amour de l’être (vouloir ce qui est) qui définit la contemplation du sage mais où se signe la fin de l’histoire et de la liberté humaine. Reprenant le mysticisme de Plotin, Augustin identifie le Bien suprême comme bien éternel et immuable, à la raison, à la vérité et à Dieu, identifié donc à notre satisfaction. Mais c’est le libre-arbitre qui devient impossible contredisant la prescience de Dieu. Loin que la preuve ontologique puisse nous forcer à croire à l’existence de Dieu, du bien suprême, de la Vérité, c’est plutôt la contradiction de ces termes absolus qui doit imposer leur inexistence.

L’amour courtois est contemporain d’une réévaluation du rôle social de la femme dans le moyen âge et du culte de Marie. Dante identifie Béatrice à la Sophia, à la jouissance de Dieu ou à la foi. Les troubadours célébreront l’amour contrarié ou impossible, séparé de toute cohabitation, comme épreuve initiatique. L’objet est survalorisé mais au point que la femme réelle semble interchangeable. Préludant à la carte du tendre les thèmes de l’amour courtois vont du deuil de l’amour perdu aux étapes de l’amour (récompense, clémence, grâce, félicité) qui sont autant d’obstacles sur le chemin de son accomplissement. La femme y est cruelle, permettant à l’homme d’être privé de quelque chose, empêchant que le désir s’éteigne.

Descartes remarque que si on peut avoir de l’admiration et de l’estime sans le savoir, en revanche, l’amour est la prise de conscience de l’admiration et de l’estime. Le désir est vouloir, vers l’avenir. La passion y ajoute jugement et crainte avant même toute délibération (représentation) qui se traduit en joie ou tristesse. Les passions nous guident vers notre bien, elles renforcent ce qui est bon et l’amour est d’abord inclination, aller avec qui nous est agréable (aussi bien amour de concupiscence que de bienveillance) qui se divise en affection, amitié et dévotion.

Spinoza rejoint Augustin dans son amour intellectuel, connaissance du troisième genre, qui consiste à aimer en rapportant toute chose à sa cause et donc à Dieu. Rappelons que pour lui l’amour est défini une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure.

Helvétius et les libertins tenteront de réduire l’amour à l’amour-propre (avoir besoin de quelqu’un) et au plaisir dont la tyrannie inextinguible (jouis!) et la cruauté s’imposeront avec Sade comme l’envers de la loi morale (Kant).

L’amour romantique tentera une autre sorte d’amour de l’amour : à la fois amour-propre, pur narcissisme, et amour impossible, océanique, amour des causes perdues qui sombre dans la délectation morose du mal.

Hegel remplace plutôt l’amour par le besoin de reconnaissance et la synthèse des opposés. La lutte du Maître et de l’Esclave peut être transposée en lutte de l’aimé et de l’amant, le Maître étant ici celui qui assume le risque de la rupture, celui qui n’a pas besoin de l’autre. Sinon, pour Hegel, l'amour consiste moins dans le penchant ou inclination mais dans la décision d'aimer, d'instituer l'autre comme partenaire. La synthèse du couple, qui ne doit pas être sans garder la division sexuelle, ne s'incarne que dans l'enfant, en tiers, produit effectif de l'amour.

Schopenhauer pousse un peu loin le principe de raison suffisante qui alimente encore les délires scientistes ou raciaux en faisant de l’amour la force issue de l’espèce qui s’oppose à l’égoïsme de l’individu. Toute inclination tendre, quelques airs éthérés qu’elle affecte, plonge, en réalité, toutes ses racines dans l’instinct naturel des sexes61 En effet, ce qui est en question, ce n’est rien moins que la combinaison de la génération prochaine.62 Cette souveraine force qui attire exclusivement l’un vers l’autre deux individus de sexe différent, c’est la volonté de vivre manifeste dans toute l’espèce : elle cherche à se réaliser selon ses fins dans l’enfant qui doit naître d’eux.66 Ainsi donc il n’est point d’homme qui tout d’abord ne désire ardemment et ne préfère les plus belles créatures, parce qu’elles réalisent le type le plus pur de l’espèce71 Tout d’abord il faut considérer que l’homme est par nature porté à l’inconstance dans l’amour, la femme à la fidélité76 Lorsqu’une femme affirme qu’elle est éprise de l’esprit d’un homme, c’est une prétention vaine et ridicule83

Freud a ruiné l’hypocrisie bourgeoise plus que Nietzsche en dénonçant les perversions réelles sous les idéaux chrétiens de l’amour qui étaient encore largement indiscutés. L’identification de l’amour à la sexualité, jusqu’à l’enfant dans le complexe d’Oedipe, a d’abord plus choqué que l’hypothèse de l’inconscient qui traîne dans l’époque (de Marx aux scientistes). L’amour est désir sexuel, c’est-à-dire désir de l’Autre (et non pas instinct ou poussée vitale). L’amour primaire est celui de la Mère interdite (non interdite la mère ne serait pas objet de désir), objet perdu pour l’amour, qui, à se tourner vers le Père castrateur, ne se défait jamais de l’ambivalence amour-haine. Il n’est pas sûr que sa découverte considérable ait fait justice de tous les aspects de l’amour et son comportement de soumission par rapport à sa femme semble presque un mépris assumé pour une maladie nécessaire. On lui doit pourtant une mise en lumière décisive de ce que l’amour est d’une telle dépendance que le surmoi et le refoulement en sont les effets ordinaires par incorporation. En son fond l’amour est toujours narcissisme, entre l’hypnose et la foule, où l’identification à un moi idéal se règle sur un idéal du moi . Les souffrances que l’amour s’inflige, le deuil de son objet, montrent l’hésitation de l’identité entre introjection et projection, culpabilité et survalorisation. L’amour ne guérit pas, c’est, depuis Freud, la vérité qui souvent guérit de l’amour.

Georg Simmel distingue bien différents champs qu’il unifie dans le concept de Vie comme totalité impensable (confiance comme non savoir de l’autre, fonction du secret d’une part, et conflit comme structurant et socialisant d’autre part). Il distingue dans le mariage, comme prévoyance vitale qu’il dérive d’un esclavage primitif de la femme, les dimensions érotiques ou économiques, religieuses ou sociales, de pouvoir ou de développement individuel.35 Pour lui l’amour résulte du mariage54 On fait des sacrifices pour ce qu’on aime bien, mais inversement aussi on aime bien ce pour quoi on fait des sacrifices57 La femme engage son intériorité dans l’acte sexuel pourtant générique. L’essence de la femme vit bien plus sous le signe d’un tout ou rien, ses inclinations et ses activités sont mieux fondues, la totalité de son être se soulève plus facilement que chez l’homme à partir d’un seul point - affects, volition et pensées compris75. Interprétant l’Éros platonicien comme intermédiaire entre avoir et non-avoir, il définit la coquetterie comme jeux érotique entre avoir et non-avoir trouvant sa justification dans la jouissance féminine. Même le don de soi le plus total ne supprime pas chez la femme une ultime restriction de son âme... une ultime partie secrète de la personnalité... cet "à demi caché" de la femme, expression de sa relation la plus profonde à l’homme... Rien d’étonnant à ce que naisse en l’homme l’impression qu’on lui cache quelque chose, si le sentiment de ne pas posséder est interprété comme refus de donner.139

Denys de Rougemont Dans L’Amour et l’Occident interprète l’amour passion occidental, si différent de l’amour asiatique sexuel et social, à partir de Tristan et Iseult, comme phénomène religieux, influencé par le Catharisme, équivalent à une quête initiatique.

Alain identifie l’amour à l’ambition, tendance vers un idéal. La réalité de l’amour se réduit, pour lui, comme pour Stendhal, à l’échange de signes.

Ernst Bloch théoricien du sujet de l’action fait du désir, de l’espérance et de l’utopie le propre de l’homme et de sa praxis transformant le monde (ce qui est tordu veut être redressé, ce qui n’est qu’à moitié plein, comblé402)[un trou bouché!], et opposé à la consommation (Il y a assez de bonheur sur terre, mais pas pour moi : c’est la conclusion à laquelle aboutit le souhait lorsqu’il déambule47). La jeunesse se forme l’image idéale de son partenaire, son alter ego ; l’amoureux ressasse la dernière impression de l’être aimé comme promesse de retrouvailles. Mais "Il suffit que la femme désirée soit conquise pour que la marée de visions qu’elle avait soulevée, se retire.387" Le plus souvent, dès lors, "le métier donne du travail et des soucis, le ménage est source de contrariétés domestiques et on ne tarde pas à être la proie du cafard et de tout le reste. Hegel 388". "Il n’existe pour le mariage malheureux aucun remède si ce n’est l’acceptation de la banalité, la résignation à une existence d’ombre dans le monde insensible des limbes390". Pourtant "le mariage a aussi son utopie spécifique et son nmbe propre390" qui est la maison, la recherche d’un Foyer de l’identité avec soi-même, loin de toute passion. " La croissance silencieuse d’une confiance instinctive, les blessures et les victoires communes.391". Malgré cette issue possible "La résignation constitue la règle, le bonheur l’exception, plus encore le fruit du hasard.392 Le rêve peut devenir réel, mais il ne le reste pas éternellement.396"

Sartre renouvelle l’approche philosophique de l’amour en l’interprétant comme asservissement d’autrui pour me libérer de son emprise, de son regard (langage de la séduction, visant à faire éprouver, vol de pensée, sacré/magie, masochisme), récupération de mon être(-pour-autrui), de mon image, de sa liberté. L’autre étant le médiateur de notre objectivation, nous sommes toujours en conflit avec lui (enfer) pour récupérer notre liberté. La perversion consiste à prendre l’autre comme objet, en-soi (aliénation, mauvaise foi), et non pas comme liberté responsable (pour-soi). L’objectivation de l’homme (=sadisme) est perte du regard de l’Autre et de sa mise en cause du sujet où il se fonde comme inter-subjectivité (et comme Science alors que l’attitude désintéressée et objective du savant rend impossible la liberté, car non située).

Georges Bataille considère l’érotisme comme ce qui, dans la conscience de l’homme, met en lui l’être en question et relève ainsi du désir de retrouver la continuité perdue et donc la fascination de la mort. Mise à nu et, en un sens, mise à mort, "l’érotisme a pour fin d’atteindre l’être au plus intime, au point où le coeur manque", pour le faire accéder à cette "contemplation de l’être au sommet de l’être". L’érotisme en tant que transgression représente la part maudite, l’excès, la limite, l’attrait du mal, la mystique de l’unité hors discours.

Lévinas privilégie, dans l’amour conjugal, l’hospitalité du foyer qui n’est pas un rapport de dialogue, L’amour vise Autrui, il le vise dans sa faiblesse... Aimer c’est craindre pour autrui, porter secours à sa faiblesse286 Rien ne s’éloigne davantage de l’Éros que la possession... La volupté ne vise donc pas autrui, mais sa volupté, elle est volupté de la volupté, amour de l’amour de l’autre... Si aimer, c’est aimer l’amour que l’Aimée me porte, aimer est aussi s’aimer dans l’amour et retourner ainsi à soi298 Dans la paternité, le désir se maintenant comme désir inassouvissable - c’est-à-dire comme bonté - s’accomplit.305 Le fait psychologique de la felix culpa - le surplus qu’apporte la réconciliation, à cause de la rupture qu’elle intègre, renvoie donc à tout le mystère du temps.317

Les années soixante ont amplifié la tendance ancienne à libérer l’amour de toute convention sociale. Mais, l’amour libre c’est, paradoxalement, la prétention de fonder toute cohabitation sur l’amour, sur le sentiment, qui se substitue au contrat et à l’intérêt, avec les conséquences catastrophiques qu’on sait car le mariage ne peut pas être fondé uniquement sur l’amour. Cette libération a été exprimée conjointement par les féministes et la "gay pride". Le féminisme reflète effectivement le détachement de la naturalité, et comme tel s’identifie bien à la lutte homosexuelle, mettant la liberté plus haut que toute essence assignée. Ce ne peut être pourtant une stricte égalité des sexes, une égalisation des rôles car si la cohabitation de semblables est sans doute préférable, la passion se fonde sur la différence. Cette différenciation des rôles se trouvera encore dans tous les couples mais sans plus être imposée par l’état civil.

Lacan a été le plus loin en énonçant qu’"il n’y a pas de rapport sexuel". Certes L’amour est ce qui supplée au rapport sexuel qui cesse de ne pas s’écrire mais il reste contingence (rencontre). On ne peut s’en satisfaire, parler d’amour est en soi une jouissance mais on ne peut parler de l’amour qu’à partir du non-savoir (Socrate, Ruth). En effet, l’amour c’est donner ce qu’on n’a pas (je te demande de refuser ce que je t’offre car ce n’est pas ça), désir de désir, ce qui compte dans l’amour c’est le signe. Dans le transfert, l’amour se dévoile comme séduction du sujet-supposé-savoir (comme chez Sartre l’amour est tentative de maîtrise de son image pour l’Autre). Le couple est pensé comme symptôme (non pas rapport à l’autre mais au Phallus) où dominent, comme ailleurs, jalouissance et hainamoration. Dans sa critique de la pastorale analytique d’un stade génital oblatif où le sujet pourrait être comblé, il montre que l’objet électif (tentative de retrouver l’objet perdu) est toujours partiel. Il n’y a pas d’objet génital totalisant (L’acte d’amour c’est la perversion polymorphe du mâle). L’amour c’est réduire l’autre sujet à un objet survalorisé et, par là, soi-même à un objet aussi valorisé et narcissique. Pour Lacan la fin de l’analyse, comme reconnaissance de la castration se réduit à l’abandon du bien suprême, du Phallus, au profit des objets partiels de la jouissance par quoi seulement l’autre peut être abordé. L’interdiction de l’inceste (du bien suprême) est la condition de la parole. Lacan partagera dans ses Quantiques de l’amour la position de chaque sexe par rapport à la castration. De là viendront bien des confusions sur le concept de pas-tout appliqué aux femmes et qu’il faudrait sans doute appeler plutôt plus-que-tout, où se reconnaîtrait le cri de l’amour (encore!) rejoignant les élans Mystiques.

La jouissance qu’on a d’une femme la divise, lui faisant de sa solitude partenaire, tandis que l’union reste au seuil. Car à quoi l’homme s’avouerait-il servir de mieux pour la femme dont il veut jouir, qu’à lui rendre cette jouissance sienne qui ne la fait pas toute à lui : d’en elle la re-susciter.23

Qu’une femme ici ne serve à l’homme qu’à ce qu’il cesse d’en aimer une autre ; que de n’y pas parvenir soit de lui contre elle retenu, alors que c’est bien d’y réussir qu’elle le rate,

- que le maladroit, le même s’imagine que d’en avoir deux la fait toute,

- que la femme dans le peuple soit la bourgeoise, qu’ailleurs l’homme veuille qu’elle ne sache rien.25 Lacan L’étourdit

C’est d’où une femme, - puisque de plus qu’une on ne peut parler - une femme ne rencontre L’homme que dans la psychose... Ainsi l’universel de ce qu’elles désirent est de la folie : toutes les femmes sont folles, qu’on dit. C’est même pourquoi elles ne sont pas toutes, c’est-à-dire pas folles-du-tout, arrangeantes plutôt : au point qu’il n’y a pas de limites aux concessions que chacune fait pour un homme : de son corps, de son âme, de ses biens. N’en pouvant mais pour ses fantasmes dont il est moins facile de répondre. Elle se prête plutôt à la perversion que je tiens pour celle de L’homme. Ce qui la conduit à la mascarade qu’on sait, et qui n’est pas le mensonge que des ingrats, de coller à L’homme, lui imputent. Plutôt l’à-tout-hasard de se préparer pour que le fantasme de L’homme en elle trouve son heure de vérité. 63-64 Lacan Télévision


La Théorie

Aspirez aux dons les plus hauts. Et je vais vous montrer une voie qui les surpasse encore toutes.

Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas d’amour, je ne suis plus qu’airain qui sonne ou cymbale qui retentit. Quand j’aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n’ai pas d’amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas d’amour, cela ne me sert à rien.

L’amour supporte tout ; l’amour est serviable ; il n’est pas envieux ; l’amour ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas ; il ne fait rien d’inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal ; il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il met sa joie dans la vérité. Il excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout.

L’amour ne passera jamais.

Paul. Première épître aux Corinthiens 13

La Pratique

D’où les reproches dont on a parlé : l’un croit en effet qu’on lui doit beaucoup parce qu’il a rendu de grands services et qu’il a agi sur les instances d’autrui ; ou bien il allègue encore d’autres motifs en ne considérant que l’utilité du service rendu, sans penser au peu qu’il lui en a coûté. L’autre au contraire insiste sur ce que le service a coûté au bienfaiteur, et non sur le profit qu’il en a lui-même retiré. Parfois, c’est le bénéficiaire qui renverse les rôles : il évoque le chétif profit qu’il a lui-même obtenu, tandis que le bienfaiteur met l’accent sur ce qui lui en a coûté.174

Aristote. Éthique à Eudème

Le ratage

L’amour impossible ou malheureux est commun aux deux sexes. Il y a pourtant "deux façons de rater le rapport sexuel". La façon mâle, représentée par Don Juan est celle de la fuite en avant, de la multiplication (mille et tre) et de l’exploit, débouchant sur l’angoisse de culpabilité. L’autre façon, dite hystérique, est celle de la récrimination où, ce n’est plus le changement de partenaire qui vient à la place de l’insatisfaction, mais la plainte elle-même qui se suffit à la reporter sur l’autre. Le polliticaly correct du féminisme refoule avec violence cette identification, avec quelques raisons, mais, cela n’empêche pas l’amour de s’y cogner comme Socrate avec Xanthippe. Sans doute un mâle dominateur est-il au moins aussi ridicule, mais qu’on ne s’étonne pas que je ne parle pas de ce que j’ignore alors que je répète sans cesse qu’on parle toujours d’une position donnée, d’un parti pris situé. Peu importe à qui la faute. Mieux vaut savoir, et peut-être trouverons-nous quelque remède ou arrangement avec notre impuissance devant l’impossible même.

 
 

 

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