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DES LIBERTES

  • Utopie et Liberté (la vérité comme errance)

Les différentes dimensions de la vérité (conformité, vérification, impartialité, authenticité) peuvent donner l’illusion qu’il suffirait de "rétablir le sens des mots" comme le voulait Confucius, rejoignant une idéologie scientiste et logiciste, où les problèmes bien posés et un langage bien employé permettrait un accord et une certitude supprimant tout conflit. Pourtant dans ce monde objectif (psychotique en fait) il n’y a plus de nécessité d’échange, de rapports humains, plus d’existence individuelle, plus de liberté humaine. Pourtant l’homme c’est la liberté. L’arbitraire du langage, sa polysémie, sa capacité de tromper (errare humanum est) sont donc essentiels aux rapports humains, à la parole qui ne se réduit pas du tout à la communication. C’est parce que l’accord intersubjectif n’est pas donné que chaque individu, chaque citoyen dans une démocratie, a une valeur absolue. Un mot désigne seulement une réalité avant de la connaître, ainsi des mots vérité ou liberté. Distinguer leurs modalités ne doit pas faire disparaître l’unité du concept derrière sa diversité. La liberté est bien inséparable de l’erreur et de la confusion mais aussi de la culpabilité et de l’inconscient. Cette liberté est ce qui donne consistance à la vérité elle-même, à son surgissement comme histoire, à l’homme en tant que question et projet, désir qui ne se réalise qu’à la fin. C’est l’essence de la philosophie elle-même (comme de la démocratie), l’insuffisance de tout savoir qui livre l’avenir à notre liberté (c’est par cet impossible que la vérité tient au réel). Dieu s'il connaît l'avenir n'est pas libre, c'est pour cela qu'il n'ex-siste pas.

Ce qui fait l'unité de la vérité est le faux, l'erreur, le risque qui ouvrent un espace de liberté, de balancement, de choix où l'être se révèle à nous comme possibilités et nous concerne, nous importe dans l'urgence (au contraire des habitudes et conduites mécaniques désertées par la pensée). C'est la leçon de la philosophie moderne qu'il n'y a pas de vérité en soi mais pour nous, ce qui ne signifie pas que la vérité sombre dans le relativisme et le psychologisme de la subjectivité mais que la vérité ne nous précède pas, qu'elle est toujours réponse à l'erreur (le faux est un moment du vrai), processus historique, dialectique, épistémologique où la vérité advient au discours par négations spécifiantes. Sans le risque de l'erreur, sans le non savoir il n'y aurait pas de vérité, c'est pourtant par cette ouverture, cette liberté avec le réel, que la réalité dans sa présence prend consistance pour nous, maintenant, comme non advenue, comme projet. La vérité réunit, en ses quatre modes, les dimensions du discours en ce qu'il nous concerne, en ce que notre liberté doit décider précipitamment. L'essence de la Vérité est donc la Liberté comme discours.
 

  • Les quatre libertés
     
    Conformément aux quatre vérités, il y a donc quatre libertés fondées sur un non-savoir originel, un indécidable, une liberté incontournable qui fonde le champ de chaque vérité. Il n'y a pas de liberté, ni de vérité, ni de sujet en soi. C'est l'objectif du sujet qui objective sa liberté, la manifeste et lui donne corps.
     
    1. Indépendance, arbitrage, libre-arbitre dans le sens arbitraire, il s'agit de choisir son camp et personne ne peut choisir pour nous. La vérité correspondant à cette Liberté de choisir est celle de la norme arbitraire d'un langage assurant la communication et l'harmonie d'un groupe.
    2. Effectivité, délivrance, compétence, pouvoir. Liberté de faire, puissance sur le monde, science des moyens, des possibles. La vérité ici est de vérification, d'expérience et de technique.
    3. Engagement et détachement, impartialité et mensonge, rapport à l'Autre, responsabilité enfin, c'est la capacité de la liberté à se contraindre elle-même, à se donner une loi durable (un contrat) sans laquelle elle ne peut rien vouloir, ni accéder à la reconnaissance de l'Autre. A cette liberté de tromper s'oppose la vérité de la justice.
    4. Projet, désir, expression, lutte, opposition, résistance, la quatrième liberté est la plus essentielle, c'est la cause finale, une liberté pour quelque chose qui donne sens au réel en le transformant et nous donne ex-sistence dans l'orientation des possibilités historiques. Création ou intervention, devoir-être et manque à être, la vérité ici est l'authenticité, projet assumé activement auquel s'opposent la passivité, l'ennui et le symptôme.

 

 

1

2

3

4

Nom

Libre-arbitre

Libération

Responsabilité morale

Expression, commence

Effet

Indépendance

Délivrance

Renoncement, Loi, culpabilité

Contradiction, Histoire

Moyen

Arbitrage, pensée

Travail, effectif

Jugement, critique, réflexion

Projet, ex-sistence

Activité

Dénaturaliser, normer

Améliorer, rationaliser

Abnégation, bonne volonté

Risque, excès, transgression

Objectif

Maîtrise, Ordre

Technique

Cause de soi, autonomie

Création, révélation

Subjectif

Reconnaissance

Développement

Identification, bonne conscience

Révolte, indignation, désir

Espoir

Justifié, sauvé

Jouissance, bonheur

Contentement, estime de soi

Réponse, dialectique

Fondement

Nature/Culture

Erreurs, hasards

Mensonge, mauvaise foi

Ennui, idéal, symptôme

 

Animal

Unité, conservation

Mortel, Universel

Encore, Puissance, +value

Division

Corps/Esprit

Moi/Autre

Volonté/désir

Possibles/causes

 

  • Négativité

La liberté est donc d’abord errance (délibération, hésitation, ouverture aux possibles, sexe) puis faute voire mensonge. Elle est aussi indépendance (autonomie, délivrance ou discipline) mais surtout liberté d’action : projet, temporalité, négativité, révolte (dire-que-non), désir et folie, identification et histoire. C’est en tant que projet, intentionnalité, que le réel se dévoile comme possibilités (Phénoménologie). Liberté de jugement, d’action, de création, donc, mais aussi de comprendre, de savoir (la raison doit s’exercer; comme nous l’apprend Descartes, personne ne peut comprendre pour moi et cette décision engage tout mon être). La liberté est ainsi fondamentalement Pensée, maîtrise du corps, idée, raison, ordre, et en tant que tel c’est le divin, l’immortel en l’homme (la chose-en-soi de Kant). De Platon à Descartes et Spinoza, la liberté se réduit en fait à l’autonomie de la raison, son libre développement sans contraintes. L’histoire de la liberté n’est pourtant pas seulement le libre développement de l’essence dans un environnement favorable, tout comme des plantes, mais bien le dur travail sur soi d’une libération infinie. D’ailleurs l’exercice de la liberté dans la connaissance est bien, chez Descartes, celle d’une négativité (doute et division).

L’évolution n’est pas simple éclosion, sans peine et sans lutte, comme celle de la vie organique, mais le travail dur et forcé sur soi-même ; [de plus elle n’est pas seulement le côté formel de l’évolution en général mais la production d’une fin d’un contenu déterminé.] Cette fin, nous l’avons définie dès le début ; c’est l’esprit et certes, d’après son essence, le concept de liberté.

Hegel. Leçons sur la philosophie de l'histoire Vrin p51

  • Liberté et causalité

La vision essentialiste (anthropologique) se forme sur la mécanique où une force s’applique sur un objet sans être elle-même modifiée notablement. La force cinétique (la vitesse) "traverse" un corps et peut se transmettre à un autre corps. De même, l’essence déterminée extérieurement (par Dieu, l’Idée, la Nature ou le Destin) s’exprime et se développe jusqu’à sa plénitude : je dois être ce que je suis de toute éternité. Au contraire, la vision existentialiste ou historiciste accepte bien une cause originaire donnée (déterminations, situation, être-jeté) mais qui ne s’exprime que dans et pour une conscience, avec ses limitations, son arbitraire mais surtout l’interférence de cette conscience avec la conscience de soi qui s’y forme et le dialogue avec les autres. La dialectique prend sa force dans cette réflexivité où s’introduit la liberté humaine, son secret, projet héroïque et soucis quotidiens comme négation du donné. La force initiale a perdu toute objectivité, réduite au point de vue pratique où elle se transforme par négations successives.

La liberté implique la possibilité d'une rupture de la causalité. Kant, dans sa Critique de la raison pure démontre sur une page que "rien n'est sans raison", et que donc la liberté n'existe pas, et sur la page en vis-à-vis que la liberté existe sinon il n'y aurait pas de commencements. C'est ce qu'il appelle une antinomie de la raison pure, qu'il résout en séparant le domaine de la chose en soi (liberté) du domaine de la représentation (nécessité). Il est certes nécessaire, comme Husserl l'a montré, que la causalité psychique soit d'un autre ordre que la causalité matérielle mais il n'y a là rien qui soit pour nous surprendre. Comme le montre la science contemporaine (voir Prigogine) il y a partout des ruptures de causalité. Toute régulation, et la vie au premier chef (homéostasie), est une tentative de s'abstraire d'une causalité comme la maison nous protège des rigueurs extérieures. La liberté, qui est d'abord hésitation, introduit ainsi un autre ordre de causalité qui contredit toujours la simple causalité matérielle.
 

  • Liberté animale, raisonnable ou divine

La liberté n’est pas l’arbitraire ni la soumission aux passions. La liberté apparaît avec la finalité dans la nature. Être libre ce n’est point pouvoir faire ce que l’on veut, mais c’est vouloir ce que l’on peut (avec une puissance variable et limitée, l’homme dispose d’une liberté totale. Sartre p66). Il n’y a pas de liberté désincarnée et non située, il n’y a pas de liberté pour Dieu mais seulement le pur arbitraire (l’oiseau a besoin de la résistance de l’air pour voler).

Qu’est-ce qui différencie les Dieux d’avec les hommes?
Les vagues innombrables, un flot éternel, passent devant ceux-là :
Nous, la vague nous engloutit, et nous sombrons.

Goethe. Limites de l’humain

Les sagesses traditionnelles distinguaient déjà la liberté illusoire d’une satisfaction des sens (Animal), la maîtrise de soi (Unité) et le détachement de la particularité (Mortel) où s’anéantit tout désir (AUM). La liberté est une conquête, un "se vouloir libre" en face de déterminations qui nous sont imposées. C’est comme liberté qu’on est reconnu par un autre être humain et la Justice se divise en débat contradictoire entre, d’une part, l’accusation revendiquant la liberté du coupable et, d’autre part, la défense insistant sur les circonstances atténuantes. De même, la détermination par l’inconscient (sociologie, histoire, psychologie, psychanalyse) ne peut éliminer la liberté même qui nous rend coupable.
 

  • Liberté réelle

La liberté réelle est celle de notre inadéquation à l’universel, de faire des erreurs mais aussi de profiter de la chance. L’issue de toute lutte ou régulation reste incertaine (points faibles/double bind). La Théorie des jeux, la stratégie (ou l’économie comme déséquilibre informationnel) sont entièrement construits sur cet impossible-à-savoir que la liberté introduit dans tout calcul. La liberté est ce qui surpasse le hasard dans sa capacité d’adaptation et prolonge la Théorie de l’évolution, la sexualité, avec ses miracles créatifs d’ordre et de complexité (matière, vie, esprit).
 

  • La finalité

L’important est que cet imprévisible ouvre à notre liberté la possibilité d’une fin. Toute finalité est d’abord idéalisme et temporalité (division pensée-forme-projet/réel-matière-présent à transformer). Mais par le travail et l’apprentissage, la transformation de nos propres déterminations, la liberté s’ouvre à l’infini d’une existence délivrée de toute essence préétablie, nous rendant responsables de nos possibles et nous identifiant à notre action, à notre travail comme réalisation de soi ("Le travail est obligatoire car le travail c’est la liberté." René Clair ). Cette historicité est celle de la parole, à la fois tout-à-fait libre et cumulative (comme la science qui ne peut que progresser), faisant objection au temps cyclique de l’éternel retour qui était celui des agriculteurs et de l’ordre divin, au profit d’une histoire, d’un récit "linéaire", dont nous sommes responsables.
 

  • La liberté comme devoir-être

Délivrer, refréner, surmonter, critiquer, rationaliser, dénaturaliser (délivrer du corps, du contingent), désobjectiver (délivrer du pouvoir), sacrifice ou raison, générosité ou volonté, renoncement ou fidélité, la liberté est notre ouverture à l’être et notre devoir de réalisation, d’invention de soi au milieu des autres et pour eux (contre eux). La liberté de l’engagement et de la maîtrise, du devoir et de la raison peut mener aussi à un dur esclavage, à une discipline creuse. Les Nazis se voulaient hautement libres dans leur soumission et leur renoncement à leur propre réflexion par idéal. Mais le psychisme reste l’insatisfaction, un manque d’être qui est manque de savoir et comme le disait la sagesse védique, c’est le désir, le non-être qui est au principe de l’être.
 

  • Réponse sur avoir et être

L’argent comme ouverture à des possibles peut élargir la liberté mais une possession ne suffit jamais à la liberté. C’est le dépassement de soi qui importe toujours, la pratique. L’argent peut nourrir un ennui mortel ou participer à la réalisation de soi. On ne peut opposer pourtant complètement être et avoir car l’avoir participe à l’être (Aristote critique dans le communisme l’impossibilité de montrer sa générosité, le détachement de sa propre richesse ou l’acceptation de sa misère, c’est-à-dire de révéler son être dans le rapport à l’avoir). L’être est d’abord manque et ne se réalise qu’en acte (pas sans l’avoir).


L’histoire philosophique de la Liberté

Platon

Idée, Bien suprême, Essence (Spinoza), Ordre (Sparte, Hitler)

Aristote

Maîtrise de soi, tempérance, modération, juste milieu ("dialectique"), activité

Stoïciens

Détachement, vouloir l'inéluctable (suicide)

Juifs/Chétiens

Conversion, faute

Musulmans

Soumission

Descartes

Autonomie

Kant

Raison, Universel (Chose en soi, Tout a une cause/Commencement), non pathologique

Hegel

Négativité, dialectique, histoire, raison

Marx

Lutte, désobjectivation (sinon exploitation et idéologie)

Freud

Conscience de soi (sinon inconscient, symptôme)

Nietzsche

Volonté de puissance (volonté de volonté), souveraineté, créativité

Heidegger

Errance, authenticité, ouverture, risque

Sartre

Construction de soi, Responsabilité (conscience=désir=liberté=manque d'être=temps)

Lacan

Changement de discours, désillusion, désidération (pas résignation)

 

  • Note sur le suicide

Des stoïciens à l’être-pour-la-mort, le suicide peut être considéré comme l’acte le plus libre où l’esprit se détache complètement du corps mais il faut distinguer la révolte hautaine de l’esprit contre le destin et l’échec de l’esprit lui-même à se détacher de ses passions, le suicide comme mésestime de soi étant plutôt un échec de la liberté. La mort ne se vit pas, elle ne délivre aucune vérité car les valeurs pour lesquelles on meurt sont celles du vivant, du milieu où on est inséré. Elle n’a que la signification de se retirer d’un jeu où on n’a plus de place et, pour cela, il suffit de partir, de changer de vie. Rien de plus faux que la mort. D'un autre côté la mort reste la mesure de la vie qui ne prend de valeur qu'à être risquée et il n'y a pas de vérité ni de liberté si l'on n'est pas prêt à mourir pour elle, mieux vaut une mort honorable qu'une vie indigne.
 

 

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